Tout en demeurant cet éternel gosse aux caprices de grigou, je jouissais du
statut respectable de mari. Et même si j'imposais à Violette une existence au
rabais, du moins selon ses critères de mondaine, elle aimait ce loup qu'elle
avait épousé.
Je me focalisais sur l'essentiel, oubliant volontiers tout le reste.
Elle méritait non mes tiédeurs, mais mes ombres et mes travers. Elle
acceptait le pire de moi : mes outrances sordides de pingre, mes moeurs de
cafard, ma mentalité pétrifiée, mes idées crasseuses... Jusqu'au décor délabré
de ma chambre.
En guise de toit conjugal, je la logeais dans cette pièce de la propriété
parentale que depuis tant d'années je nommais "ma piaule". Par la force des
choses, ce trou de choix constituait désormais mon refuge définitif. J'avais
changé cette caverne en alcôve minuscule pour y abriter notre flamme.
Un lit est un lit : l’on s’y repose et l’on s’y ébat. Pourquoi y ajouter
des dorures ? Cela n'altérait ni la qualité du sommeil ni l'ardeur de l'amour.
Peu ou beaucoup d'espace autour de cette couche nuptiale, quelle importance ?
Violette devait se contenter du minimum chez moi. Autrement dit, du
meilleur de ce que je souhaitais lui offrir : la base pure, dénuée de toute
futilité.
Certes elle mangeait des aliments ordinaires, sauf qu'elle se calait le
ventre vite et bien. Avait-elle soif ? Je lui laissais le loisir d'avaler autant
d'eau que possible, sans jamais se priver. Quel affamé oserait se plaindre de ce
régime réglementaire ajusté à ses besoins ? Elle ne manquait de pas une seule
miette, de pas une once, de pas la moindre goutte de ce qu'un être vivant que
l'on chérit serait en droit d'exiger : nourriture, sécurité, asile.
En outre, je la couvrais de mes tendresses en ne comptant ni mes baiser ni
mes caresses. Comment dans ces conditions pouvait-elle ne pas se sentir comblée
? Se lamenter de ce sort aurait été une preuve d'ingratitude. Violette savait
que je ne l'attendais pas dans les mollesses du coton.