Isolé dans ses hauteurs, ignoré du monde, Pierre se retrouvait à tourner en
silence autour de son unique étoile.
Misérable selon les critères de la société mais glorieux en cachette, il
brillait derrière les murs de sa chambre. Qui aurait pu croire qu'un tel boulet
pût inspirer un cygne ? Qu'une carcasse de gargouille pût séduire le coeur d'un
ange ?
Condamné par les apparences à traîner ses chaînes de perdant, il s'envolait
loin des regards. Il disparaissait de la Terre vulgaire des mortels pour mieux
s'élever dans son ciel d'esthète. On lui prêtait des pesanteurs de sanglier, des
petitesses de rampant, des joies de chiot idiot. En réalité, il avait
l'envergure d'un oiseau fabuleux.
Du moins, aux yeux de la jeune fille éprise d'épouvantails...
Avec ses ailes de corbeau, il planait dans le sillage des géants.
Splendide et effrayant, lugubre et rocailleux, fatal et augural, il
rayonnait de toutes ses ombres.
Estelle ne voulait voir de lui que ces feux, rien que ces feux, alimentant
à bon compte son imaginaire d'un autre siècle. Bercée par les images d'Épinal
auxquelles renvoyaient les disgrâces de Pierre, elle aspirait à vivre avec lui
un amour à la mesure de sa folie. Lorsque son infirme adoré arrivait sur le lieu
habituel des rendez-vous amoureux, il apparaissait à l'horizon aussi minable
qu'un cafard, pour se transformer progressivement en spectre radieux.
Sa laideur agissait comme une flamme auprès de la rêveuse.
Sous la lumière d'Estelle l'amant à l'ossature étriquée se muait en un
mythe vivant. La rencontre entre l'astre éclatant et le corps brisé produisait
des étincelles. En la présence de cette créature, l'infortuné à la bosse se
montrait involontairement sous un jour flatteur.
Étrange et beau.
L'on pourrait penser que son admiratrice se faisait décidément beaucoup
d'idées sur ce crapaud qu'elle avait elle-même changé en prince charmant... Sauf
que sous les lois supérieures qui régissent le Cosmos, certaines vérités
s'imposent prioritairement. En effet, en vertu du seul fait qu'elle était belle, Estelle
donnait fatalement raison à Pierre.
Elle lui octroyait le rôle valorisant de miroir : il reflétait sa beauté que lui-même ne possédait pas.
L'impossible alchimie devenait alors crédible, parfaitement valide. Le bossu était
digne de l'intérêt de la demoiselle. Et par conséquent, autorisé à jouer dans la
cour des grands.
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