Je marchais dans la rue avec Violette lorsqu'un vagabond m'aborda.
Je sus aussitôt que j'allais être confronté à un de mes pires cauchemars :
l'aumône forcée.
Pas question pourtant de céder au chantage de la pauvreté. Cet homme en
haillons qui me réclamait quelques pièces de monnaie méritait en vérité de
recevoir de ma part une bonne leçon d'authentique humanisme, au lieu de méchants
centimes qui ne l'emmèneraient pas loin.
Gagner une miette de finance lui apporterait peu de bonheur et
m'infligerait beaucoup de contrariété. Cette générosité ne serait guère
égalitaire : l'un bénéficierait d'une goutte de la part de l'océan, l'autre de
toute la douleur du monde.
Ce que ce mendiant ne pouvait pas comprendre, c'est qu'un avare qui donne
souffre plus qu'un gueux qui se voit refuser la charité. La mince joie que
récolterait cet indigent en allégeant ma bourse de trois sous n’égalerait jamais
en intensité et immensité ma peine de perdre ce trio de précieux ronds.
Fort de mes positions, sûr de mon droit, rigoureusement enchaîné à mes
principes de ladre de fer, je laissai à Violette le loisir d’agir à sa guise à
l’égard du malheureux.
À côté de ce mendigot, toute pimpante et parfumée au prix de mes larmes,
elle paraissait telle une princesse couverte de luxe et d'artifice. Aussi se
crut-elle en devoir d'offrir un brin de son opulence à ce maître-chanteur.
Quel soulagement pour moi !
J'allais pouvoir me débarrasser aisément de cet importun aux frais de Violette. Elle lui accorda un petit billet qui me parut une montagne d'argent
jeté par la fenêtre. Ce n'était pas le mien, j'en fus certes affligé mais pas
meurtri. Je conservais mon escarcelle intègre. J’avais donc sauvé l’essentiel.
Pour le coup, le clochard repartit comblé avec ce gros apport. Alors qu’il
n’aurait éprouvé que tiédeur si je lui avais octroyé ces trois fois rien qui me
coûtaient tant !
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