Chez moi vous ne trouverez aucun livre.
Rien à se caler sous le chapeau, pas une page à boire, nulle heure à tuer dans le creux d'un pavé. Les histoires, c'est moi qui les écris. Avec mes bottes, ma
barbe et mes fagots.
Chez moi il y a des flammes et de la poussière, des ombres et des rêves, de
la lumière qui traverse la fenêtre et de la cendre qui s'accumule dans l'âtre.
Je vis de jours et d'ennui, de Soleil et de solitude. Et lorsque, parfois, en
fin de journée des visiteurs franchissent le seuil de ma demeure, j'invite le
silence pour mettre le feu à ces soirées.
Je leur offre le couvert tout en sachant qu'ils viennent pour autre chose,
en vérité.
Et je les regarde manger sans dire un mot. Ou bien je m'endors devant la
cheminée en ne m'occupant pas de leurs affaires. Les plus jeunes d'entre eux ont
peur. Les vieux semblent fascinés de me voir ainsi. Aux yeux des premiers, je
viens d'ailleurs. Auprès des seconds, je brille comme un caillou. Je dois leur
donner l'impression d'être une statue qui bouge, je crois. Ou un hibou pétrifié.
Je sens tantôt leur os qui tremblent, tantôt leur coeur qui s'illumine.
Ils restent longtemps à côté de moi et m'observent, tandis que je remue les
braises après avoir craché dessus. Ou pendant que je ronfle. Puis ils repartent
tard dans le froid et l'obscurité, la tête remplie soit de rats, soit
d'étoiles.
Ces veillées sont extraordinaires.
Mes hôtes emportent avec eux des pensées troubles, des sentiments graves,
des évangiles éclatants, de belles légendes. Et peut-être également de fausses
idées.
Je les laisse croire et colporter ce qu'ils veulent. Seules m'importent ma
liberté, ma vie et ma mort.
Et probablement aussi, le bruit du vent dans la nuit.