Les longs soirs de pluie à l'automne, on m'invite parfois à venir me
restaurer devant une flambée. Mon rôle, pour ne pas dire ma "mission de
vagabond", est d'animer les veillées familiales des gens du coin. J''apporter
ainsi ma flamme au coeur des foyers engourdis par les habitudes et,
accessoirement, émoussés par les écrans.
Je suis connu pour illuminer les soirées avec mes fables de loup.
Lorsque j'arrive chez mes hôtes, ils éteignent le superficiel et
allument l'essentiel pour mieux m'écouter au bord de la cheminée.
Et tandis que dehors le mauvais temps chasse les dernières ombres animales
et humaines, arrosant tristement les épouvantails qui restent plantés les pieds
dans l'eau et le chapeau dans les ténèbres, j'emmène mon auditoire dans des
aventures merveilleuses.
Cinq ou six fronts me font face.
Ravis, ils partent avec moi dans des univers lointains. Que ce soient des
contrées éclatantes ou des royaumes effrayants, tout y est plus obscurs ou plus
lumineux que dans leur quotidien...
On entend les rafales de vent souffler contre les carreaux, les enfants
frémissent, les femmes sourient, les hommes armés de leur tison ravivent les
braises. Un spectre s'est joint à l'assemblée, nul ne le voit mais tous sentent
sa présence.
Ils sont tous si captivés par mes paroles que les sons, les phrases, les soupirs et les silences, sortant de ma bouche en deviennent
palpables. La pièce plongée dans la pénombre est soudainement hantée par un
visage qui se promène autour de chaque membre de la famille : mon histoire a pris corps et les touche, déjà bien installée dans leur esprit.
L'heure tourne, le voyage dans l'ailleurs se poursuit. Les regards
s'accrochent à mes lèvres. Ma barbe, mes traits, mes mains qui racontent les
fascinent. Ils oublient le cadran de l'horloge, le feu crépite, la tourmente
fait claquer quelques volets et des chiens aboient au loin.
Ensorcelés, ils continuent à boire à la coupe de mon imagination.
Je prolonge le conte jusque tard dans la nuit, multipliant les détails,
ajoutant des personnages tantôt inquiétants, tantôt fantaisistes. J'improvise
ici et là afin d'étirer le récit. A la lueur de l'âtre et au chant de mes mots, les âmes hypnotisées pénètrent
dans un monde irréel.
Finalement plus personne ne sait s'il sort d'un souper qui s'est éternisé
ou bien d'un rêve éveillé. Chacun va se coucher, traînant encore des images crépusculaires dans les yeux.
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