Logeant toute l'année dans mon refuge parental, mes besoins alimentaires
étaient assurés. Je n'avais à me soucier que du superflu. Ne restait à ma charge
que les menues dépenses consacrées à mes âpres loisirs, c'est-à-dire quasiment
rien. Je limitais mes achats personnels aux plus strictes nécessités.
Je consommais moins qu'un mort à la vérité.
Un défunt est encore source de débours : il faut entretenir sa sépulture,
la fleurir une fois par an, payer la concession... Moi je ne buvais que de l'eau
! Et lorsqu'il m'arrivait de déguster quelque breuvage de prix, c'était
systématiquement des restes de canettes ramassés. Ou plus simplement, j'avalais
les verres que m'offraient mes voisins, mes amis, des inconnus.
Aussi sobre qu'un épouvantail, j'en avais d'ailleurs les plus caricaturales
allures, avec mes ficelles en guise de lacets, mes cheveux coupés à la diable,
mon pantalon troué. Au fil de mes économies, je me transformais progressivement
en roi des radins. Et plus je ressemblais à un pouilleux, plus ma boîte rouillée
se remplissait de pièces.
Quelle magnifique compensation !
À partir de là, seule comptait la hauteur de cette ferraille s'amassant
dans le réceptacle métallique.
Trésor dérisoire d'un paumé souffrant d'une désolante pathologie, penseront
les ignorants ? S'ils savaient, les pauvres, combien cette rétention acharnée me
procurait du bonheur !
J'éprouvais en fait le même vertige du millionnaire qui voit sa fortune
augmenter de jour en jour. Mais sans ni les embarras ni les responsabilités.
Je gérais ma tirelire l'âme légère.
Grâce au contenu de mon coffre-fort de poche, je me sentais comme un
richard. Là gisaient, sous forme de billets et de piécettes, tout un tas de
bonbons, de biscuits, de grains de zan potentiel. Bien sûr, je ne touchais pas à
ce pactole, ou si peu, si rarement.
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