Avec ma fortune placée à la banque, Violette s'étonnait malgré tout de mes
moeurs de ladre et me posa une question aussi congrue que déstabilisante :
— À quoi te sert-il d'être si avare avec tant de biens dans des coffres ?
Le problème qu'elle soulevait en termes si directs se présentait pour moi
avec la même pertinence. La réponse demeurait un mystère. La raison
n'intervenait pas dans cette affaire. L'irrationnel menait le jeu. Je me livrais
à ma passion avec autant de flamme que d'obscurantisme, comme une imbécillité
éclairée. Je cherchais à économiser à tout prix pas seulement pour ramasser un
trésor mort mais également pour le plaisir tordu de ne pas sombrer dans la
dépense inconsidérée.
Mon argent avait la couleur de mon sang. Je voulais vivre plus de cent ans
en respirant l'air sec et salutaire des ascètes osseux.
— Violette, l'épargne constitue mon bonheur et je n'en connais pas les
causes profondes. Cependant sache que sacrifier mon héritage pour acheter soit
de l'or, soit de la pierre, ou n'importe quoi d'autre, me couperait le souffle.
Pour palpiter, mon cœur a besoin de mettre des sous en cage. Laisser s'envoler
ce capital m'ôterait ma joie de gratte-poubelles. Ce que je possède n'est pas
destiné à être dépensé. C'est un château non habité plein d'éclats, voué à
l'inutilité. Je sais que ce joyau inviolé existe au bout de mes doigts sans que
je puisse le toucher, et cela me suffit !
Violette soupira : je venais de chasser en elle le moindre espoir de
consacrer une part de mon gâteau bancaire à ses frivolités de mondaine éprise
d'un pingre. La poupée s'étant mariée à un rat, elle devait s'attendre à des
festins d'austérité. Promesse maritale impossible à trahir en ce qui me
concerne. S’en trouvait-elle malheureuse ? À ma charge de l’initier aux
agréments de l’économie et félicités de l'essentiel.
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