Pierre n'était à la vérité ni pire ni meilleur que les autres garnements de
son âge.
Simplement, il ne prenait nullement en considération sa bosse dans ses
interactions avec ses semblables. Totalement inconséquent, ce qui est dans
l'ordre des choses pour un enfant de quatre ans, il agissait comme un vrai
diable quand certains adultes attendaient de lui un comportement d'ange sans
tache.
Pour ne pas dire de victime à chérir.
C'est exclusivement dans ce rôle "acceptable" que, de manière consciente ou
non, ces belles âmes lui accordaient le plus de crédit. Perçu depuis l'extérieur
et loin de tout réalisme, à travers le prisme de l'hypocrisie générale, Pierre
apparaissait nécessairement beaucoup plus beau, plus droit, plus normal qu'il
n'était en réalité. Aux yeux de ces idéalistes stupides et immatures qui
s'ingéniaient à ne surtout jamais regarder en face sa monstrueuse infirmité, il
jouissait du statut flatteur de divinité à protéger par-dessus tout.
Ces esprits superficiels lui prêtaient ainsi maintes vertus
imaginaires.
Lui ne se voyait pas en tant que cible innocente de l'injustice, il vivait
en ce monde tel un parfait idiot en liberté. Pareil à un petit chat espiègle
livré à lui-même. A-ton déjà vu des chatons estropiés s'interroger sur une patte
perdue, une queue coupée, une oreille manquante ? Ils jouent, en toute ignorance
et indifférence. Uniquement occupés à expérimenter leur légèreté d'être, ils ne
se consacrent qu'à l'essentiel : leurs jeux.
Les grandes personnes de valeur évitaient obsessionnellement de lorgner sur la partie culminante, prétendument inexistante, de cette anatomie débile.
Elles dirigeaient leurs regards ailleurs que sur ce dos de monstre.
Même s'il était flagrant que là se concentrait le point central de leurs
pensées, en aucune façon elles n'auraient su le voir.
Elles continuaient de faire les raides autruches autour du galopin tordu.