Les mares sont les derniers paradis oubliés de la Terre.
Elles ponctuent mes traversées champêtres comme autant d'ilots de paix hors
du temps, loin de tout, proches de mes semelles. Avec ces flots crépusculaires,
je me sens profondément ancré dans mon univers de vagabond.
Au bord de ces cloaques, à mes yeux aussi beaux que des oasis, je me repose
en pensant à mes fabuleux voyages à travers le canton. Ces surfaces troubles
entourées de verdure constituent mes refuges intimes et chaleureux au coeur de
la campagne.
Elles incarnent à la perfection les trous ultimes du bout du monde. Elles
personnifient la modestie du bonheur étriqué à portée de mes bottes, la
proximité immédiate d'un ciel fait de fange et de crapauds.
Leur visage, brouillé mais authentique, est formé par le croisement de la
boue qui s'y dépose et de l'azur qui s'y reflète.
Elles symbolisent la dualité de la Création : en leur sein la misère
débouche sur la gloire et l'insignifiance y côtoie le sublime. Des têtards y
naissent et des légendes en jaillissent. Parfois des têtes y plongent et n'en
ressortent jamais. Des rêves y meurent et des flammes s'en échappent. La
puanteur qui y remonte se mêle aux parfums des fleurs éparpillées tout
autour.
Pourriture et lumière y jouent ensemble un théâtre de mille couleurs
changeantes.
Elles chantent sous les nuages ou pleurent dans le soir, sèchent sous le
soleil ou gonflent sous les pluies, moisissent à l'automne ou blanchissent en
hiver.
Ces flaques sombres, souvent suspectes, sont les miroirs des grandes et
petites choses : le matin en me levant j'y vois apparaître ma trogne, la nuit le
firmament. La première effraie, le second émerveille. L'une est burinée, l'autre
illuminé.
Il y a dans ces parcelles d'eau croupissante assez de place pour y loger à
la fois tout l'horizon de ma face de rat et tout l'infini stellaire.
Là, l'homme et les nues croisent leurs regards, le profane et le divin se
touchent. D'autant plus idéalement que l'onde y est bien noire.
L'obscurité de ces fluides stagnants accentue les différences, mettant
merveilleusement en valeur ce qui ordinairement est caché, révélant ce qu'on ne
perçoit pas en plein jour.
Ces bassins dans lesquels se vautrent les batraciens et pataugent les
canards sont en réalité des sommets où se rencontrent les immensités.
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