C'est surtout à la sortie de la classe que Pierre se faisait remarquer. Les
parents d'élèves découvraient ce bambin bossu dont leur avaient parlé leurs
propres enfants aux premiers jours de la rentrée. Evidemment, pour ces adultes
éduqués il fallait impérativement "faire semblant".
Feindre de ne pas voir. Faire croire à une indifférence civilisée. Afficher
une froideur policée par rapport à cette inesthétique anomalie.
Pas un ne semblait avoir repéré l'infortuné. Alors qu'on ne voyait rien que
lui. Impossible, en effet, d'ignorer cet énorme crapaud au milieu des fleurs
!
Pour autant, pas question pour eux de jeter des regards appuyés ainsi que
le font leurs petits diables innocents et décomplexés. Ces grandes personnes ne
pouvaient pas se permettre cette ingénuité.
Les réactions de ces témoins directs devaient être pudiquement contenues.
Ils se forçaient à considérer cette réalité avec retenue, à adopter une attitude
réservée. En définitive, ils produisaient la preuve flagrante de leur franche
hypocrisie. Mais sans qu'ils ne s'en rendent compte eux-mêmes, individuellement.
Secrètement, chacun pensait se cacher derrière son son jeu personnel. En se
persuadant que les autres jouaient médiocrement. Et trahissaient leur
malaise.
Tous se trompaient car tous montraient leur comédie.
La fin de l'école devenait un théâtre gênant de mauvais rôles. Nul ne se
l'avouait ouvertement, mais il était évident que l'attention générale se déviait
imperceptiblement vers le monstre. Quoi de plus humain ? Voilà bien un
comportement universel, fort naturel, et qu'on ne saurait raisonnablement
condamner. Sauf qu'aucun d'entre eux n'aurait osé admettre ni publiquement ni
intérieurement cette vérité.
La politique du coin de l'oeil leur paraissait socialement plus acceptable.
Comment le leur reprocher d'ailleurs ? L'essentiel est que tout partît de bons
sentiments : au fond de leur coeur ils souhaitaient épargner des maux
supplémentaires à ce monde de misères.
Face à cette odieuse injustice, certains plaignaient les géniteurs avec un
mélange de pitié et d'horreur, mesurant leur chance d'avoir engendré de beaux
fruits, rassurés et fiers de pouvoir présenter à leurs semblables des merveilles
qui ne ressemblaient pas à ce ratage, des oeuvres de valeur contrastant avec cet
ignoble barbouillage.
Quelques-uns, dégoûtés à la vue de ce Quasimodo miniature, tentaient
d'arborer des mines parfaitement impassibles. Leur maladresse ne les empêchait
cependant pas d'être sincères. Et contrairement ce qu'on pourrait s'imaginer,
ces âmes étaient peut-être les plus généreuses de toutes...
Les plus mal à l'aise voulaient absolument faire étalage de leur humanisme
de façade. Eux ne détournaient pas décemment la tête, ils la plongeaient dans le
visage du gamin avec une totale vulgarité. Exagérément démonstratifs, ils
trouvaient mignon, charmant, exceptionnellement chanceux et gracieux ce garçon
affligé de la pire des infirmités. Comme si à leurs yeux sa bosse n'existait
pas.
On aurait dit des arachnophobes notoires s'extasiant ostensiblement, et non
sans mièvrerie, sur les joliesses supposées d'une affreuse araignée.
Combien parmi ces gens, trop lâches ou trop lucides, étaient dupes de leur
numéro suspect ?
Le cirque de l'Humanité commençait véritablement sur le dos brisé du
gosse.
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