Les idéaux, les rêves et les beaux sentiments sont une chose. La crudité du
réel est une tout autre affaire !
Estelle, si loin du sol, si grande avec ses airs d'oiseau libre, supérieure
dans ses vues, si haut perchée dans ses nues venait finalement de se fracasser
contre un rocher. Cette anormalité qu'avec beaucoup trop de légèreté dans le
coeur elle avait pris pour une cime se présentait soudain sous les traits d'un
visage horrible. De retour sur Terre, déçue de son voyage au royaume des
illusions, elle regardait Pierre de manière plus réaliste. À présent qu'elle
voyait sa bosse sans artifice, elle n'y percevait plus rien de séduisant. Elle
effleurait à peine le dos difforme de ses doux doigts de fée faits pour les
fleurs, non pour les furoncles.
— Cela ne te fera pas mal si je la touche ?
Sa question amusa Pierre. Bien sûr que non, au contraire. Son échine était
certes brisée mais nullement douloureuse. Était-ce là un chemin de fuite pour
Estelle, un prétexte pour éviter de prolonger le contact ? Il contemplait en
même temps la beauté affolante de ce corps de femme qui lui faisait face. Il
répondit :
— Si tu caresses le loup, il ne te mordra pas et se laissera faire. Docile
et conciliant, il a déjà enduré tous les coups, jusqu'au sang tu sais, et
redoutera encore moins tes faveurs...
Comme cela était joliment formulé ! Pierre se montrait si inspiré
qu'il se mettait à parler aussi naturellement qu'un personnage de roman. Ces quelques
mots suffirent pour éblouir la jeune fille. Et à ce moment il put lire une
pointe d'admiration dans les yeux de celle qui n'osait l'étreindre. Cette
séduction verbale l'aida à dépasser sa répulsion première et elle s'enhardit
dans son geste : ses mains se posèrent avec plus d'assurance entre les épaules
de Pierre. Et là, sous ses paumes, elle sentit toute la laideur du monde.
Et pendant qu'elle frémissait sous son âpreté dorsale, il s'extasiait
devant ses femelles éclats.
Le couple semblait à la fois intimement uni et totalement désaccordé. On
aurait dit un duo de cordes incompatibles : une harpe aux allures célestes et un
violon au buste rompu.
Ils jouaient tous deux une musique grinçante, touchante et pitoyable. Belle
malgré tout. Isolés dans ce coin de nature, enlacés au milieu des herbes,
entourés de verdure et de solitude, seul l'épouvantail figé dans sa
contemplation du vide entendait leurs secrets dans le vent.
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