Et le miracle se produisit.
Loin des bruits du monde, en dehors des ornières sociales communes, et en
dépit de mes allures d'Arlequin au rabais, je rencontrai une fille à ma mesure.
Séduite, je crois, par le romantisme pittoresque de mon vice.
Non pas qu'elle fût avare comme moi, au contraire. Seulement, le caractère
extrême de ma situation semblait nourrir ses rêves secrets. Une occasion en or
pour mettre en valeur mes qualités innées d'économe enragé.
J'avais une admiratrice, une âme attentive pour s'extasier sur la
singularité de mon existence totalement à part. Une amoureuse avec qui partager
mes dures heures de radin, c'est-à-dire ma vie de loup sauvage.
J'avais fait sa connaissance en fouillant des poubelles. Sortant la tête
des ordures, je vis une jolie demoiselle bien faite et souriante, vêtue d'une
robe violette. Machinalement je brandis mes trésors, un dans chaque main,
trouvés au fond des sacs éventrés : une moitié de sandwich et un klaxon de vélo.
Je les oubliai vite, immédiatement subjugué par le visage angélique qui me
fixait. Amusée de découvrir ce drôle de polichinelle se vautrant dans les
détritus, elle s'adressa à moi avec espièglerie :
— Quel affreux oiseau êtes-vous donc pour ainsi plonger votre nez dans ces
déchets ? On dirait un vautour en quête de rats crevés.
Je fis preuve d'une prompte répartie :
— Je ne cherche pas que de puantes charognes de rongeurs, mais également
des cœurs de morue parfumés de violette !
Ma réponse, avec cette allusion à la couleur qu'elle arborait, la fit
éclater d'hilarité. Au lieu de s'offusquer de mes mots, elle les prit pour un
compliment. Elle se savait avenante, et cette approche aussi brutale que
savoureuse la changea agréablement avec les habituelles insignifiances tellement
convenues que lui adressaient les insipides dragueurs.
Peut-être était-ce la première fois qu'on louangeait de la sorte sa beauté.
Elle fut sensible, de toute évidence, à mes séductions d'explorateur des rebuts
de la société. J'incarnais à ses yeux la face cachée d'une autre réalité, la
franchise des natures simples, l'étrangeté des êtres aux pensées différentes.
Le soir même, nous nous retrouvâmes dans ma chambre, devant deux verres
d'eau remplis à ras bord, et nous passâmes une nuit de feu. Au matin, on se
promit de se revoir.
Cette merveilleuse aventure fut particulièrement prometteuse pour moi : je
n'avais strictement rien dépensé, pas sorti la moindre pièce, touché à aucune
de mes économies depuis la veille où je la croisai jusqu'au lendemain où, après
nos ébats, elle s'éclipsa sur un ultime baiser.
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