Au bord des flots qui coulent derrière ma maison, on peut admirer un magnifique saule pleureur. J'étais un tout jeune enfant lorsqu'il fut planté là, devant moi, sous forme de simple tige, par une sorte de sorcière. Elle l'avait fichue directement en cet endroit vaseux sans aucun soin, comme ça, d'un coup. Je me tenais debout face à elle, sur le côté opposé de la rivière, rien de son drôle de manège ne m'avait échappé. Et, miracle de la Création, la pousse s'était naturellement enracinée pour, très vite, se transformer en une vaillante gerbe de verdure.
En quelques années seulement le feuillu ombrageait déjà une bonne partie de l'onde coulant sous ses ramures. La vieille femme à l'origine de cette merveille botanique, je m'en souviens encore, ressemblait elle-même à une souche séchée. Toute ridée et vêtue de haillons, elle faisait peur à voir, bien qu'elle inspirât également les moqueries des morveux de mon âge. Cette vieillarde d'un autre temps venait, d'un geste fatidique, d'inscrire son nom dans le limon. La scène demeure incrustée dans ma mémoire. Soixante ans après avoir placé son bout de bois dans la boue, il est devenu une cathédrale.
Bénéficiant dès le départ de chance et incessamment nourrie de vase, son oeuvre involontaire rayonne aujourd'hui dans toute sa majesté. Cette espèce de carabosse avait jeté sa flamme dans ce bassin fertile. Jamais à l'époque, alors que je portais une culotte courte de bambin, je n'aurais pensé que cet acte d'apparence si anodine pût produire un fruit aussi considérable dont je parlerais jusque dans ma vieillesse. Ce tronc, ces branches, cette sève, cette vivante voûte, j'en suis certain, me survivront longtemps.
Je suis le seul mortel au monde à connaître ce secret.
La naissance de cet immense dôme végétal au-dessus de la rive, non loin de mon asile, remonte à ce jour de mon enfance où je vis la mégère au visage de cauchemar enfoncer son bâton dans l'eau.
L'arbre qui domine cet espace de sérénité a pris racine dans une légende de chair et de guenilles.
Je fus l'unique témoin de cette plantation.
Le plus incroyable dans cette histoire, c'est que j'ignore toujours le nom de cette horticultrice aux traits hideux.
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