Près de ma demeure coule une onde claire brisée par une modeste cascade.
L'écume qui y naît confère au lieu une atmosphère paisible. Je m'y rends
souvent pour y tremper mes pieds puants, asperger ma face d'ogre des bois, me
rafraîchir la peau ainsi que les idées.
Du bouillonnement de l'eau jaillissent des rêves de toutes sortes.
Je vois apparaître des images troubles et crois entendre des murmures qui
me sont adressés. Quelles drôles d'histoires me chante la rivière ? Essaie-t-elle
de m'endormir avec ses vagues fables issues de ses fonds vaseux ? Ou bien
suis-je devenu déjà trop fou, trop vieux, trop solitaire et trop bête pour me
laisser abuser par de telles sornettes ?
Mais enfin, si la plupart des hommes prétendent sans rire que les étoiles
leur parlent tout personnellement, pourquoi l'humble courant ne me destinerait-il pas les paroles limpides de ses pensées profondes ? Je choisis pourtant de ne
jamais écouter les fadaises de ces flots, même si leurs chants m'amusent et me font
passer le temps. Je me repose simplement là une heure ou deux, étendu sur la
berge, bercé par le bourdonnement des remous.
Et lorsque je m'en retourne à mon foyer sous les clartés du crépuscule,
je sens comme une ombre dans mon dos qui n'est pas la mienne. Elle a le poids
d'un songe et le visage d'une légende. Elle m'accompagne jusqu'à l'âtre que
j'allume dans la fatigue du soir.
Et dans les flammes de ma cheminée, cette fois je perçois plus nettement ses airs
familiers et ses traits rassurants. Ce fidèle ami qui me fixe dans les yeux, on
aurait pu le nommer "l'ennui du jour". Sauf que là, sous la forme volatile du feu,
cet intrus dégoulinant de vérité qui émerge de la fumée s'appelle "mon
imagination".
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