Souvent en mars je me retrouve seul au milieu de la Création, précisément au coeur des champs, entre chemins perdus et haies éparses. Les dimanches il n'y a personne dehors, le temps n'étant guère propice aux promenades champêtres. Les humains, frileux et déprimés, se calfeutrent chez eux. La campagne se change en un vaste cimetière et je me sens comme un plaisancier naviguant sur des flots denses et lourds.
Lorsqu'en cette saison la nue n'est qu'un plafond de plomb et que l'averse est au bord du vide, les journées chômées affichent des heures de deuil. Et les clochers dans le lointain ont des allures de tombes. Les flaques d'eau sur le sol et dans les fossés reflètent le visage plat d'un ciel noir. Finalement, l'horizon ressemble à un néant.
Qu'y a-t-il d'autre à espérer ? Cette mélancolie suffit à mon bonheur de vagabond.
Je suis dans décor sans joie, un théâtre naturel qui stagne, une arène froide où plus rien ne se joue. J'assiste à l'opéra muet de glèbe au repos et de flore endormie. Un spectacle sublime et navrant. Un drame aussi profond qu'humide.
Le grand frisson du mois du dégel, en somme.
La plaine qui m'entoure, sombre, désolée, boueuse, s'impose tel un paysage immense et magnifique. Cet univers est triste pourtant. Je savoure cette tristesse sans la maudire. Je me délecte de ce mets précieux, n'en gaspille pas une goutte. J'avale entièrement ce nectar tombé de si haut, venu de si loin, né de tant de flammes secrètes et d'orages ignorés...
Je baigne dans un espace grandiose, mais en larmes. Cela me convient, je ne demande pas d'avantage de nuages, nul rayon de soleil à ajouter, aucun chant d'oiseau de plus ni la moindre pluie supplémentaire. Cette atmosphère de langueurs frigorifiantes me berce et m'enchante. Je prends ce que m'offre le monde.
Les sillons trempés soupirent sous mes bottes de bête des bois. L'ambiance mortelle s'amplifie. Tout autour de moi n'est que brumes et labours. Et je me tiens debout dans cet océan de grisaille, glorieux.
Ces longs crépuscules s'éternisent en général jusque tard le soir.
Cette chose magistrale qui parfois assombrit les jours fériés mérite-t-elle d'être oubliée dès le lendemain, le lundi où tout revit ? Les sédentaires dans leurs maisons ne voient rien. Enfermés volontaires à l'intérieur des murs, ils ne s'attardent jamais sur cette ombre dominicale.
Moi, je me souviens de tout.