La découverte du corps de l'autre se termina brièvement sous le regard
silencieux du mannequin des vents. Aucun des amants n'alla plus loin que cette
défloration visuelle. La porte des délices ne fut point franchie, tous deux
s'étant arrêtés juste à l'entrée sans insister. Estelle, rebutée par la vision crue de la bosse se
contenta pour sa part d'une étreinte superficielle. Quant à Pierre, il sentit de son côté la réticence de sa
partenaire et, compréhensif, n'eut pas l'indécence de réclamer son dû charnel.
Ils se rhabillèrent.
À cet instant le bossu prit conscience de l'ampleur grandissante de sa
difformité dans sa vie : même sa "folle étoile" qui semblait pourtant pouvoir
surmonter cet aspect prétendument secondaire de sa personne en était finalement émue. Ce qui en disait long sur la subjectivité des êtres humains et la valeur de leurs paroles. Les faits venaient de prouver l'importance de l'apparence, cette réalité essentielle contestée par ces âmes trop légères se croyant profondes. Cette vérité n'avait pas échappé à Pierre :
— Ma laideur te choque, n'est-ce pas ?
La jeune fille ne répondit pas.
Il reformula :
— Mon dos de lycanthrope te choque ?
Estelle n'était pas sûre du sens exact de "lycanthrope". Néanmoins en baissant les yeux elle elle avoua son dégoût :
— En effet, ce n'est pas beau à regarder.
À travers ses pensées, ses mots, son attitude et toute sa personnalité, depuis le début Estelle lui avait laissé entendre que le garçon handicapé incarnait précisément ce qui était cher à son coeur, à savoir la singularité et non la norme. À présent qu'elle avait vu de près cette hideur qui la charmait tant à "distance respectueuse", de toute évidence celle-ci lui paraissait moins désirable. Elle représentait tout ce qu'il cherchait : beauté, douceur, esprit. Mais beauté avant tout. Beauté par-dessus tout. Pierre ne voulait pas perdre ce joyau trouvé au bord de son chemin comme un pur enchantement.
En utilisant le terme "lycanthrope" pour évoquer sa malformation dorsale, il avait tenté d'apporter un peu de lustre à son malheur. En vain. Il se retrouvait bêtement face à Estelle avec ses os tordus entre les épaules. Un fardeau plus actuel, plus visible, plus monstrueux que jamais.
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