Ils se revirent le lendemain à l'ombre de l'épouvantail, loin des bruits du
monde.
Estelle voulut résolument revenir vers la grande figure de bois
verticale, si fièrement dressée vers les nuages. La vision de la veille l'avait
définitivement heurtée.
— Pierre, ta bosse me blesse et je ne veux plus la voir. Ta laideur est
dure à supporter. Je croyais trouver de la légèreté sur ton dos, je n'y ai
découvert qu'un outrage à la beauté. Juste une douleur, aucun éclat.
Elle préférait visiblement les rêves troubles aux jours clairs d'une
réalité trop triviale. Elle était faite pour les fleurs et les spectres, les
songes et les orages, les fables et les hurlements des loups, toutes ces choses
effrayantes et charmantes appartenant à son univers crépusculaire et onirique.
Et non pour les nabots de son espèce condamnés à demeurer têtes baissées. Elle
cherchait du panache, de la plume et de la flamme dans les ronces, les souches,
les astres et les visages ! En face d'elle il n'y avait plus qu'un bossu
incapable de lui offrir rien d'autre que sa hideur dénuée d'artifice. Elle
s'était trompée.
— Va quérir ailleurs un ciel à ta véritable mesure. Le mien est peuplé de
géants quasi éthérés aux belles ailes azurées. Et je crois bien que le tien
comporte surtout des rats réels, à ton image. Je doute que nous soyons faits
pour partager le même théâtre.
Ces mots fatidiques accablèrent Pierre très épris de la jeune fille. Sa
peine fut toutefois un peu atténuée par cette franchise qui lui allait droit au
coeur. Il appréciait par-dessus tout les expressions directes de la vérité. Ces
paroles féroces qui aurait fait pleurer n'importe quel garçon sensible le
caressaient, en ce qui le concerne. Il n'en éprouvait que davantage d'estime à
l'égard d'Estelle : elle lui parlait avec cette sincérité cruelle qu'il
considérait comme une vraie marque de respect à son endroit. Il ne tenta pas de
la convaincre. La triste idée de se vautrer lamentablement à ses pieds pour la
supplier de sauver cette relation ne l'effleura nullement. Elle avait le droit de penser ainsi. Et
puisqu'elle le percevait de telle manière, le plaçant au rang des rampants, il s'éloignera de celle qu'il aimait en se montrant le roi des ragondins.
Faute de hauteur correspondant aux critères irréels d'Estelle, l'infirme éconduit aura au moins l'envergure maximale des petits de sa
condition.
— Estelle, je te comprends. Je souffre de te perdre mais c'est le jeu de la lumière et de l'obscurité, de la joie et des larmes, de la vie et de la mort. Si ces lois sont pénibles, elle sont également glorieuses. Sur l'échiquier du bonheur, l'on gagne ou l'on échoue. Et lorsqu'il faut que l'on tombe, il est toujours possible de se relever. Adieu donc Estelle, je me dirigerai vers des horizons nouveaux pour voler en compagnie d'oiseaux à ma taille et monter vers des nues plus accessibles à la poursuite d'étoiles moins lointaines.
En prononçant ces phrases pompeuses, il lisait un reste d'admiration dans le regard de son amour brisé. Il était content de cet ultime effet qu'il pouvait encore produire sur elle. Cela ne suffisait cependant pas pour qu'elle lui demande de rester. De toute évidence Pierre avait progressé dans l'art de l'éloquence, lui qui jadis fit tant de fois preuve de bêtise et d'ignorance ! Il souhaitait partir en brillant.
Ils se quittèrent sur une dernière étreinte, tous deux pudiques. Puis Estelle le regarda disparaître derrière les gerbes de blés à présent séchées. Il ne se retourna pas. Il ressemblait à un feu qui s'éteint progressivement.
Ce qu'elle ne sut jamais, c'est que sur son chemin du retour Pierre sanglotait en silence.
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