Il prétend lui-même incarner l'homme parfaitement normal de notre
siècle.
Sauf que ce bipède aux allures de zèbre n'a rien de banal.
Singulier représentant de son espèce, ce gros lourdaud de plus d'un quintal
à la peau de bête et à l'esprit léger cache de drôles d'ailes derrière la
tête.
Il ne se rend pas compte que les autres rampent et que lui s'élève.
Hors du commun, unique en son genre sur Terre comme partout ailleurs, ses
pieds de géant ne reposent nullement sur le sol de vos certitudes pragmatiques
mais côtoient directement les nuages.
Cet animal ressemble en vérité à un astre à plumes. Ou à un barde aux
bottes pleines de brumes. Peut-être également à une enclume de fumée.
Il s'envole plus haut que vos idées plates, voit plus loin que vos vues de
cochons, rêve non pas de vos plats et statiques topinambours mais de ses
vertigineuses et tournoyantes galaxies. Chose curieuse, ce prince de l'azur à
barbe d'ogre joue de l'orgue de ses doigts maladroits et chante aussi faux qu'un
phoque. Mais avec quel bonheur il gonfle sa carcasse en l'honneur des nues
!
L'essentiel avec lui, c'est que tout monte, tout s'aère, tout
s'éthérise.
Il rend hommage au fumier autant qu'à l'infini, transforme vos vaines
politesses en fromage et s'amuse à faire des bulles de poète de vos boules
ordinaires.
Il écrase vos précieuses petitesses de ses semelles puantes en marchant
vers l'éternité. Et vous montre le chemin des roses du bout de ses talons percés
d'épines.
Il sautille ainsi sans nuance, verticalement, de flaques d'ondes en flocons
de flotte et de vagues de boue en flots de fleurs car à ses yeux tous les
sommets se valent pourvu qu'ils soient célestes, c'est-à-dire délicieusement
parfumés du nectar des hauteurs.
Il s'imagine que vous le suivez tous dans ses normes supérieures qu'il
estime universellement partagées.
Ce dévoreur de lumière à l'âme si pure ne sait pas que vous êtes différents
de lui, il croit naïvement que, vous aussi, vous planez à ses côtés.
Mais en réalité cet ange aux apparences de balourd vogue depuis toujours
au-dessus de l'Humanité telle une flamme dans le ciel, seul avec ses neiges
sublimes.