À partir de là il vécut une enfance relativement ordinaire. Tant au sein de
cet établissement que chez ses parents, toujours entouré de gens sévères et
bienveillants. Un cadre social restreint et sain où sa bosse passait non pas
totalement inaperçue mais où elle était vue plutôt avec réalisme, sans aucune
puérilité ni compassion exagérée.
Pierre jouait tout comme les autres, se roulait dans la paille, courait
dans les rues, pataugeait dans les flaques de pluie. À la différence près qu'à
ses yeux le monde se manifestait plus par la terre que par le ciel, son regard
étant continuellement courbé vers le sol. Il avait beaucoup de peine à diriger
le front vers les nues. L'horizon "naturel" du jeune bossu se résumait à ses
pieds.
Il fêtait ses anniversaires avec à chaque fois le dos un peu plus anguleux
au-dessus du gâteau.
Il se bombait d'année en année.
Tant qu'il demeurait impubère son infirmité présentait des allures presque
angéliques. On le regardait ainsi qu'un oisillon blessé titubant au sortir de sa
coquille : une créature assurément ingrate, imparfaite, mais néanmoins
touchante, attendrissante.
Dès l'entrée dans l'adolescence, la perception qu'on avait de sa misère
changea radicalement. Sa position physique n'inspirait plus le respect dû aux
gosses invalides. Dans ce contexte son anatomie transformée par les premières
vigueurs hormonales prenait une forme sérieusement clownesque.
Dramatiquement risible.
Quand il souffla ses treize bougies il devint grotesque. Dans cette
nouvelle peau, il n'apparaissait plus tel un poussin duveteux à protéger. Aussi
pitoyable qu'un coquelet déplumé, il montrait de lui une image qu'on ne pouvait
pas prendre au sérieux. Il incarnait bien malgré lui un personnage
carnavalesque. Avec sa tête plongeant vers l'ombre et la poussière, la flamme
qu'il voulait éteindre au ras de la meringue éclairait surtout sa face de pitre.
II éclatait de ridicule.
On ne se moque pas d'un pauvre gamin aux épaules brisées. Cela ne se fait
pas. Par contre un jouvenceau tordu qui commence à vouloir singer les assurances
de l'adulte suscite davantage la férocité des observateurs. Même les moins
sarcastiques d'entre eux ne peuvent s'empêcher de trouver hilarant ce genre de
situation.
En grandissant la petite ronce avait produit un fruit inattendu : une
énorme épine dorsale. Certes nul n'espérait qu'une rose sortît de son échine
disgraciée. Personne n'attendait cependant un tribut si lourd à payer pour cette
naissance malheureuse, une éclosion si hideuse pour cette graine anormale.
A travers les chandelles festives allumées sur l'épaisse pâtisserie, Pierre
le biscornu se tenait devant un miroir ironique lui affichant son apparence
d'homme en devenir. Cette merveille sucrée recouverte de crème reflétait
l'ampleur de son indigence. Cruel contraste entre la hauteur, l'élégance, la
douceur de la pièce montée et ce qu'il représentait...
L'une brillait, verticale, appétissante, colorée, prometteuse. L'autre
pâlissait, dévié, faible, triste, écrasé.
Surmonté de ses mini cierges torsadés, le bavarois à trois étages lui
crachait une terrible vérité à la figure. Il lui hurlait : "Pierre, tu es laid
et tu n'as l'air de le comprendre !"
En effet, il ne voyait pas encore nettement à quoi il ressemblait vraiment.
Il allait s'en rendre compte au fil du temps.
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