C'est dans ce contexte scolaire anti-pédagogique que Pierre faillit forger
une personnalité déviante. D'un côté ses géniteurs le guidaient, de l'autre
l'école l'égarait. A la maison on l'éduquait, en classe on l'abêtissait. Dans
son foyer sa difformité était un sujet clairement nommé et assumé, chez les prétendus
pédagogues de l'Instruction Nationale une source d'hystérie silencieuse.
Ses parents finirent par s'apercevoir de ce qui se passait dans cet établissement
aux allures d'asile psychiatrique. Peut-être trop idéalistes au départ, ils se
rendirent compte à travers cette expérience malheureuse que les choses ne
seraient pas aussi faciles qu'ils l'avaient imaginé.
Il retirèrent leur fils de cette institution publique pour le placer en de
meilleures mains, crurent-ils : chez des religieux aux méthodes très strictes.
Les mois qui suivirent leur prouvèrent qu'ils avaient eu bien raison ! Là,
entouré d'un personnel enseignant plus ferme et davantage mature, Pierre
redevint l'angelot qu'il n'aurait pas dû cesser d'être.
Si ses nouveaux précepteurs ne redressèrent point sa bosse, au moins ils
remirent le petit infirme dans le droit chemin. Ainsi énergiquement pris en
charge, en peu de temps son esprit cessa de se tordre.
Le bambin arrivait bientôt sur ses cinq ans.
La partie mauvaise de sa
nature fut vite étouffée sous l'influence salubre de cette éducation de fer.
Dans cet encadrement inflexible, il retrouva un coeur sain. Ce que ce siècle
refuse d'admettre, c'est que l'enfant qui naît génétiquement défavorisé n'a
nullement besoin de mollesse autour de lui. Pour évoluer il lui faut non pas un
univers en coton mais une structure qui puisse l'aguerrir. Au lieu de le
maintenir dans des illusions d'égalité et de normalité faussement humanistes,
n'est-il pas préférable de le faire grandir dans le feu éclairant de la
vérité ?
Pierre ne sera jamais ni égal aux gens valides ni normal au sein de la
société. Et ce, même si la plupart de ses concitoyens pétris de sentiments
niaiseux nieront sottement ces évidences, se mentant confortablement à eux-mêmes tout en propageant dangereusement ces idées puériles. Tant qu'il demeurera bossu,
c'est-à-dire jusqu'à sa mort, Pierre conservera ce corps de gargouille. Il traînera dans son ombre cette anatomie définitivement brisée. Que le reste du monde le veuille ou non.
Le fait d'entretenir de la sorte sa lucidité constituerait sa force.
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