Ainsi mis à l'honneur au centre de tous les regards, élu roi incontesté de
sa classe en raison de sa bosse que nul n'aurait su voir, considéré comme
l'élève spécial de l'école à traiter ostensiblement de la manière la plus neutre
possible, au fil des semaines Pierre se révéla ingérable.
Dissipé, perturbateur, égoïste, mal-élevé, désobéissant, irrespectueux
envers sa maîtresse, il devint vite un énorme problème. On se rendit compte
alors avec stupeur que le jeune bossu était aussi un véritable monstre de quatre
ans et demi.
Un horrible petit diable.
Trônant au premier rang derrière son pupitre, il abusait manifestement de
son pouvoir.
Tel un tyran s'apercevant avec jubilation qu'on lui octroie un statut
d'intouchable, ce mini monarque tordu n'en faisait qu'à sa tête. Loin d'être
bête, Pierre comprenait confusément le bénéfice qu'il pouvait tirer de
son infirmité. Bien qu'il n'accordât pas la moindre
importance à sa difformité, il découvrait avec étonnement que celle-ci exerçait
une sorte de fascination sur les adultes du corps enseignant.
Placé du jour au lendemain sur un piédestal, il tenait dans sa main le
sceptre de tous ses caprices.
Dès son entrée à la maternelle on lui avait offert un royaume à la hauteur
de sa couronne dorsale. Introduit dans une contrée nouvelle, sur un terrain de
jeu où quasiment plus rien ne lui semblait interdit, il mesurait l'immensité de
cet autre monde qui s'ouvrait hors du foyer parental.
Conscient de son rayonnement, ce soleil miniature brillait sans partage
entre les murs de l'établissement scolaire. Plus le temps passait, plus il se
sentait libre de se comporter en dictateur.
A la maison avec ses géniteurs il n'était qu'un enfant sage et inoffensif,
sa malformation ne lui conférant aucun privilège.
Mais ici il avait l'envergure d'un souverain absolu en son palais de farces
et attrapes. Tout devenait prétexte à rire ou à semer le trouble dans ce
contexte de liberté sans frein. L'autorité des grandes personnes s'étant aliénée
à son handicap, Pierre trouva bon -tout à leurs dépens- de laisser s'épanouir
sa vraie nature.
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