Je vois le monde depuis ma hauteur de vagabond. Je suis dans les nuages et
les autres, les villageois, se situent au ras des horizontales réalités.
Moi l'oiseau du ciel, eux les sédentaires d'en bas.
A l'échelle de cet univers où je suis incarné, une hiérarchie cruciale
s'impose, même si je suis le seul à la concevoir : il y a les êtres ailés des
sommets et le peuple des bouses. Les quadrupèdes, ânes et cornus, ainsi que les humains qui leur
ressemblent, pataugent quasiment dans les mêmes coins bourbeux de la terre. Ce
qui dépasse leur quotidien d'herbivores et de buveurs d'apéros ne leur est point
accessible. Aucun d'eux, bovidés comme bipèdes, n'imagine d'autre paradis que la
surface de leur sol.
Ils voient en moi une ombre pittoresque qui passe, un animal de cirque qui marche, mange, boit et les fait rire, et n'ont nullement conscience de ma carrure aérienne.
A quelques exceptions près, dont la mère Garbichon, ces cochons de citoyens
égaux que je côtoie sont de parfaits abrutis. Prioritairement en ce qui concerne
les maires de la plupart des communes du canton que je parcours
régulièrement.
Ils me prennent pour un fou, un original ou un simple opportuniste en quête
de vin et de pain. Mais ce qu'ils ignorent, c'est que sous mon chapeau de paille
je porte des siècles de traditions perdues, cache des flammes trop brûlantes
pour leur être révélées, préserve des légendes en voie d'oubli. Et surtout,
je raconte à ceux qui veulent bien les entendre les fables ancestrales qui
élargiront leurs vues étriquées, leur feront lever les yeux, allégeront leur
âme.
Généralement je ne montre jamais aussi crûment ma véritable nature à mes frères doués de tant de bêtise, de crainte de les brusquer dans leurs certitudes de bovins. Je me contente de les approcher avec moins d'inutile franchise et plus de folklore, histoire de les amuser avec des artifices au lieu de les heurter avec la vérité. Je me mets volontairement au niveau de leur auge, afin d'en faire des compagnons de vie et non des adversaires, bien que je méprise leurs aspirations de porcs.
J'espère seulement pourvoir, à la longue, à force de patience et d'humanité, les éduquer, les éveiller, leur désigner toutes ces étoiles qui brillent au-dessus-de leurs têtes de crétins.
Avec mes grosses bottes de pèlerin, mon manteau de miteux et mon couvre-chef de misérable sillonnant les chemins de la localité, je personnifie l'exact opposé de ce qu'ils sont : le souffle impensable de l'incommensurable poésie.
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