Avec ma chambre pour seule assise tangible et mon avarice en guise d'image
sociale, ma vie d'économe fortuné ne se présentait guère comme un sort enviable
aux yeux du monde. Violette le savait et assumait son choix de vivre à mes
côtés, même si se sentait de plus en plus engluée dans une piètre situation,
tant maritale que matérielle.
Ce que la société percevait de sa personne était faussé. En vérité elle
avait épousé la flamme, non la bougie. Sauf que l'essentiel ne se voyait pas
nécessairement. On remarquait surtout le furoncle en moi, non l'étoile. Et on se
focalisait sur mes poubelles peuplées de rats, pas sur mon ciel illuminé
d'éclatantes vieilleries.
Violette évoluait dans l'ombre d'un chardon, la fleur mondaine était
devenue l'épouse d'un radin : voilà tout ce que l'on retenait dans son
entourage. Son existence de femme, vue depuis l'extérieur, se résumait
uniquement à cela et à rien d'autre. Le reste demeurait flou, pour ne pas dire
faux. On parlait même de folie.
Les gens du dehors la plaignaient, les spectres de ma piaule
l'enviaient.
Violette m'avait offert sa beauté en échange d'un calvaire de prix : je lui
ouvrais la porte d'un théâtre différent, d'un espace secret, d'un rivage
fabuleux. Je l'emmenais jour après jour dans un royaume riche de misères non
exploitées. À la découverte de paradis perdus, à la conquête de trésors. Là
exactement sous nos semelles. Tout près de chez nous, juste au coin de la rue.
Les lourdes bennes nous y attendaient. Elles nous tendaient les bras, nous
invitant à l'envol. L'ordure se montrait prometteuse.
Sous le voile trompeur du cauchemar gisait le rêve.
Pour l'atteindre il fallait avoir le courage des guerriers. Ou des
amoureux.
Elle me suivait, à petits pas au début puis avec de moins en moins de
réticence, dans une réalité aux apparences minables faite pour des initiés de
mon espèce. Une évasion tantôt effrayante, tantôt séduisante. Un voyage sur des
chemins incertains, vers un horizon de brumes peut-être trop sombres, trop
lointaines ou trop irréelles...
Un mélange de fonds marécageux et d'écume brillante.
J'espérais que Violette s'éloigne sans douleur des artifices de son passé
pour trouver sa place dans le trouble de mon azur.
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