Pierre se remémorait le long chemin parcouru depuis ses premiers contacts
amoureux.
Après cet incroyable voyage initiatique à travers les troubles et errances
de sa jeunesse, le ciel devenait proche, ses idées s'éclaircissaient et son âme
s'adoucissait.
En atteignant ce bonheur de taureau et cette légèreté d'ange, il se sentait
homme.
Il était parvenu au sommet convoité et côtoyait maintenant les nuages. A
bientôt vingt-deux ans et avec tout le poids de sa bosse, il avait réussi à se
hisser jusqu'à cette hauteur. Il lui avait suffit pour cela d'agir avec fort peu
d'intelligence et beaucoup de naïveté, ses meilleurs atouts. Sans oublier
l'audace des déshérités qui n'ont rien à perdre à tenter l'impossible. Ayant
reçu de la nature laideur physique et simplicité d'esprit, il mit à profit ces
deux pôles.
Misant tout sur ces misères essentielles, il prit la seule direction
envisageable par rapport à sa situation : la plus extrême, la plus improbable,
la plus difficile.
Et pour cela, dès le départ, il comprit qu'il lui fallait suivre bêtement
la flèche désignant... la beauté.
Alors la lumière avait progressivement éclairé ses pensées.
En authentique esthète, il croyait à la puissance du Beau, ce principe
supérieur régissant l'Univers, selon lui. Enivré par cette force mystérieuse qui
donne des ailes, il s'était envolé vers des horizons que la société supposait
hors de sa portée, lui le bossu, lui le lourd, lui le laid.
Parce qu'il chérissait par-dessus tout cet éclat qui le dépasse, il avait
décidé de partir à sa conquête. Follement, contre toutes les valeurs, les
raisons et les certitudes du siècle.
Et se retrouvait finalement en son olympe, au niveau des dieux.