Pierre avait besoin d'une femme avec des ailes, envie d'une femelle à la
chair éclatante et aux légèretés d'azur, d'une putain terrestre aux yeux
célestes. Et Marie voulait un mâle stellaire, une massue brutale enrobée
d'éther, une virilité de loup sous une peau d'homme, une nature de feu dans un
corps fait pour l'épreuve.
Ils se complétaient tout en s'opposant. L'infirmière semblait être née d'un
nuage, tandis que le bossu paraissait issu d'une rocaille. Tous deux s'aimaient
en dehors des critères ordinaires du siècle, loin des sensibilités communes, si proches de ces oiseaux du crépuscule planant entre flammes et brumes.
Marie n'éprouvait nulle honte à s'afficher en compagnie du jeune infirme.
Elle ne cherchait ni à se cacher de cette relation ni à la revendiquer,
simplement à demeurer ce qu'elle était en vérité : une âme consciente de son
hymen. Une lune paisible en quête de soleil brûlant.
Quant à Pierre, il tirait une réelle fierté de sa conquête aux éclats de
plâtre. Celle-ci représentait la contrepartie de sa bosse, la preuve vivante de sa
gloire, le sommet ostensible de son bonheur présent et futur. Elle venait dans
sa vie comme la réparation de ses humiliations passées. Après la retentissante
raclée reçue quelques années auparavant sur la place publique (on en parlait encore), il n'avait plus vraiment osé sortir dans les artères
principales de sa ville, limitant ses déplacements furtifs à quelques rues aux
alentours. Il souhaitait se faire oublier, mortifié, honteux d'avoir été fessé
devant tout le monde par le père de Rose.
Désormais il pouvait envisager de se forger une réputation nouvelle auprès
d'une autre population, ailleurs que dans sa cité natale. Pour cela il devait
éviter de croiser ces gens qui jadis avait posé leurs regards amusés sur son
postérieur déculotté, rougi, meurtri. Certes cette union profonde avec Marie le
consolait grandement de ce souvenir cinglant, pour autant il préférait ne pas
revenir sur les lieux où il fut si cruellement crucifié.
Aussi ne sortaient-ils jamais ensemble là où on risquait de le reconnaître
: selon la rumeur il passait pour celui à qui l'on zébra notoirement le
fessier.
Pierre avait ses grandeurs, ses fulgurances, son panache et ses charmants mystères, mais
également ses fragilités, ses blessures et ses misères.
Il se sentait souvent vainqueur, invincible, brillant. Et se montrait
parfois tellement audacieux, ou irresponsable, qu'il estimait être protégé par la Providence, tel un élu du ciel. Mais se savait, à travers certains aspects de
sa personne et de son histoire, grotesque, lourd, déplorable,
insignifiant.
Il n'ignorait pas que ces faiblesses en lui, du fait de son handicap et de
sa laideur, rendaient les humains indulgents à son égard. N'en profitait-il pas
pour tenter de forcer un peu le sort ? Ne tenait-il pas son courage de cette
situation avantageuse ? Assurément, il récoltait des bénéfices de son dos
disloqué. On le raillait tout en l'épargnant charitablement. Entre humanisme de
façade et secrète hypocrisie. Il ne s'en formalisait aucunement, "coupable"
d'appartenir lui aussi à cette humanité imparfaite.
Féroce avec lui-même, il se permettait de rester lucide avec la société,
son époque, les réalités de l'existence.
Et riait volontiers de sa naissance sous la baguette de Carabosse.
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