Marie avait résolu le problème de cette disgrâce dorsale envahissante en
s'efforçant de dépasser les limites de son propre horizon. Elle comprenait qu'il
lui fallait voir cette réalité de manière plus globale, et non partielle.
Dans son esprit elle avait finalement décidé d'inclure cette anomalie dans
le monde, plutôt que de l'isoler. La hideuse malformation se mêlait alors
naturellement à toutes choses, se fondait dans l'Univers, faisait partie de la
Création. Elle composait le paysage de la diversité, n'étant elle-même qu'une
infime facette du vaste théâtre cosmique.
Ce sont les seuls regards extérieurs, y compris celui de l'infirmière à ce
stade de la relation, qui la grossissaient exagérément.
Après avoir pris assez de recul sur la question, tout devenait
progressivement différent pour l'amante. La bosse s'imposait de moins en moins
comme un mur revenant sans cesse dans son champ de vision. Au contraire, elle
apparaissait tel un promontoire : au lieu de lui boucher la vue, elle lui
dévoilait des étoiles.
Celles qui brillent au-delà de la perception visuelle. Ces astres
invisibles pour l'oeil, si proches de soi cependant pourvu qu'on les capte avec
les pensées adéquates.
Certes, sur le plan purement esthétique Pierre demeurait définitivement
laid.
Mais perçu dans le contexte général de tout ce qui existe, mêlé au décor
universel, il égalait n'importe quel autre élément créé. Il n'était pas
subitement beau pour autant, il semblait simplement aussi banal qu'un caillou ou
qu'une montagne, qu'une feuille d'arbre ou qu'une forêt, qu'une goutte d'eau ou
qu'un océan.
À présent que Marie avait réglé cette affaire avant que celle-ci ne prenne
trop d'ampleur en elle, il lui restait le meilleur : la chair ardente de
Pierre.
Une flamme qui la pénétrait.
Le bossu était un homme, et elle une femme.
Le reste, le ciel et la terre, presque un détail.
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