Marie de son côté avait le sentiment de vivre un ébranlement total de sa féminité. Et tout à la fois un essor vertigineux. Entrée de façon
percutante et scandaleuse dans un univers aux antipodes de ses aspirations
premières, elle avait immédiatement pris goût à ces flammes. S'y étant jetée avec délices, elle voulait y retourner sans regret. Cette infirmière de nature si réfléchie, de
moeurs si chaste et socialement si distante était tombée dans les bras de
Pierre sur une simple illumination passagère.
Ces choses, si loin d'elle, s'opposaient radicalement à ce qu'elle
incarnait depuis sa naissance. Elle rejetait l'idée que cette affaire pût
constituer une quelconque offense morale tant au monde qu'à sa personne, mais acceptait par-dessus tout la
délectable brûlure que cela lui procurait. Même si ses rêves de toujours se
situaient dans des sphères poétiques et spirituelles aussi élevées qu'élégantes,
paradoxalement les saillies brutales avec cette espèce de sanglier lui
semblaient aller de soi, son corps et son âme ayant glissé naturellement vers le
jeune monstre aux épines si séduisantes... Après tout, quelle force aberrante
aurait pu interdire ces feux innés, pourvu qu'ils demeurassent dénués de crime
?
De quel droit la société jugerait-elle indécent le fait qu'une femme de sa
valeur puisse aimer un tel satyre ?
Consciente du caractère hors norme de la situation et surtout de l'image
ahurissante qu'elle pouvait donner d'elle-même, elle préférait encore assumer sa
chute sociale pour pouvoir continuer son envolée personnelle. Seule comptait la
hauteur de son ciel, non les vagues du siècle.
Éprise de son amant, son unique choix consistait à aller de l'avant, non de refréner ses transports.
Qui se douterait d'une telle folie en la voyant manier ses seringues ?
Jamais elle ne s'était comportée de la sorte auparavant. Elle avait agi de
manière volcanique, et peut-être avec une certaine puérilité, ce qui ne lui
ressemblait décidément pas. Dans sa blouse blanche impeccable, elle paraissait
fiable, imperturbable, irréprochable. Une vraie adulte responsable, le
stéréotype parfait de la soignante à la tête froide, à la chair glacée, aux
pensées âpres.
Dans sa vie privée elle venait de se découvrir un autre visage, fulgurant :
celui d'une gazelle avide des crocs de ce drôle de lion. La proie consentante
cherchait à se faire dévorer toute crue par ce bossu doté d'une virilité de
fauve. Elle allait donc volontairement bouleverser son existence après avoir
succombé au charme de Pierre-le-laid.
Pierre, cet être tellement étrange, malformé, ridicule, petit et définitivement
disgracieux... Et pourtant capable de faire mentir les plus solides certitudes.
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