Un certain temps passa ainsi sous la clarté rassurante de leur routine conjugale. Le loup et sa belle, tout en poursuivant leur train-train de jours lumineux et de nuits enflammées, apprirent à se connaître encore un peu mieux.
Tout paraissait idéal et prometteur.
Sauf que, fait inattendu, la bosse de Pierre commençait à être inconfortable pour Marie. L'habitude de la laideur ne fonctionnant pas aussi bien que celle de la beauté, il lui fallait surmonter la première contrariété de cette relation idyllique et cauchemardesque la menant dans une drôle d'aventure.
À présent elle percevait sa difformité autrement. La réalité divergeait du rêve : auprès de Pierre l'air s'avérait lourd à respirer au quotidien et ces hauteurs espérées se révélaient décevantes.
Ce dos simiesque lui apparaissait beaucoup moins "flatteusement atypique" qu'au début. Il n'était plus seulement le pendant visible -et supposé- de la virilité cachée de son amant, mais une ombre sinistre qui grossissait dans son coeur de femme. Ce qui lui semblait délicieusement rugueux et avantageusement authentique devenait noir et funeste.
Une fois atténués les vertiges de l'amour naissant, elle voyait davantage cette malformation comme une grimace incarnée qui lui était adressée : une sorte d'outrage gratuit. Un don empoisonné, que cela lui plût ou non. À prendre ou à laisser.
Un "cadeau" qu'elle devait fatalement accepter en échange de son hymen.
Comment faire abstraction de l'immonde rocher osseux de son conjoint ? Impossible de faire marche arrière ! Déjà engagée avec le bossu dans sa nouvelle vie amoureuse, elle avait parcouru avec lui trop de chemin pour renoncer de le poursuivre jusqu'à la mort. Elle se projetait en sa compagnie pour toujours. Pierre lui avait durablement retourné l'âme autant que les flancs, et sans le savoir l'avait probablement mise enceinte. Pas d'autre issue pour l'infirmière que de supporter ce calvaire anatomique, à moins de contourner le problème.
Entre les épaules de Pierre, se tenait sa future prison pour le restant de son existence. Un bagne à perpétuité en forme de corps grotesque.
L'horizon qui se levait devant elle ressemblait à un bloc de chair dorsale pareille à du granit.
Elle décida donc de regarder plus loin que les apparences, c'est-à-dire de fermer définitivement les yeux sur la foutue échine de son chéri !
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