Plusieurs semaines embrasées d'amour et tempérées de routine s'écoulèrent
avant qu'un miracle apporte un peu de fraîcheur à ce feu conjugal : Marie tomba
enceinte. La future mère s'inquiéta. L'enfant ressemblerait-il au géniteur ? Le
germe était planté, allait-il produire cette même chose affreuse qui l'avait
engrossée ? Certes, elle aimait Pierre. Pour autant, elle refusait que celui-ci
lui fasse le cadeau douteux de la copie conforme de sa disgrâce.
Elle voulait mettre au monde une part de beauté, non une image de laideur.
Sauf qu'il était déjà trop tard. Elle donnerait de toute façon le sein à ce qui
sortirait de son flanc, valide ou non, beau ou hideux. Son bonheur à présent
consistait moins dans la grâce du Ciel que dans sa maternité qui commençait. Que
celle-ci fût jouée aux dés ou soigneusement choisie, le résultat ne différait
pas : un bébé devait naître. Et si par malheur un petit bossu surgissait de sa
matrice, cela changerait-il l'essentiel ? Non, bien sûr. Le fait serait heureux
quand même. Un humain tordu vivrait, voilà tout.
Pierre de son côté repensait à ce rêve qui le hantait encore où une femme,
une inconnue qui s'appelait Marie, il le devinait aujourd'hui, lui avait passé
la main sur le dos en lui disant, le regard plein de lumière : "Ce n'est
rien."
Cela le troublait toujours autant.
Il constatait que Marie finalement acceptait l'héritage potentiel de ses
gènes, en dépit de son effroi initial. Aucun d'eux n'avait la compétence pour
présager l'issue de cette naissance, avec ou sans le handicap paternel. Ils
préféraient s'en remettre au sort suprême. Une chance sur deux peut-être. Cela
ne les regardait plus.
Ces épaules de monstre, c'était beaucoup, énorme, inconcevable. Et en même
temps, ce n'était rien, en effet, puisque Pierre se tenait debout sous les
étoiles, penché vers le sol, mais éclairé par plus grand, plus haut que lui. Que
pouvait-il donc lui arriver de mieux dans son existence de polichinelle ? Se
considérait-il malheureux ? Nullement.
Il enlaça Marie, se montrant rassurant. Puis caressa son ventre légèrement
arrondi.
Ses doigts palpèrent longuement la douce, harmonieuse, prometteuse,
palpitante et maternelle bosse.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire