Cela ne l'empêchait pas cependant d'être perçu par la plupart des gens comme un jeune homme brisé, inachevé et malchanceux. Ces regards extérieurs posés sur sa bosse ne cherchaient nullement à se montrer méchants, ils se voulaient simplement lucides. Sauf que tous ces observateurs se trompaient : sous ses dehors chétifs Pierre était un roc. Il avait l'âme d'un loup et le coeur d'un guerrier.
Il est vrai qu'avec ses allures de petit rapace déplumé il présentait des aspects grotesques dans son rôle d'amant, ses épaules rapprochées et anguleuses dépassant de son échine voûtée ne plaidant guère en sa faveur. Cet oiseau déclassé semblait être né pour patauger dans les mares à canards. Comment, selon ces esprits si avisés, pouvait-il paraître crédible devant une femme ?
Peut-être est-ce ce contraste improbable entre sa pitoyable apparence et la hauteur de sa flamme qui lui conférait un charme supplémentaire aux yeux de Marie.
Il jouait au cygne avec ses ailes d'épouvantail.
Cela suffisait pour faire naître de nouveaux rêves, des chemins parallèles, de folles perspectives. Ce théâtre de cour des miracles fonctionnait parfaitement avec l'infirmière qui captait de la beauté, du moins une forme peu ordinaire de merveille, là où beaucoup d'autres ne voyaient que de banales misères.
Avec cette admiratrice inespérée le bossu avait trouvé son public tout en touchant son salaire immérité de roi, contribuant à sa gloire intime et à sa légende personnelle. Payé avec la monnaie de la vérité, il n'en demandait pas plus : il recevait l'amour en échange de sa laideur. Vu de loin, on le plaignait. En réalité il jouissait pleinement de la grâce du destin.
À travers les eaux troubles de ses désirs fantasques, il avait su se construire un palais à l'échelle de ses feux intérieurs.
En compagnie de Marie, Pierre se débarrassait de ses lourdeurs, décollait de terre, brûlait dans le ciel.
La gargouille égarée avait rencontré sa cathédrale.
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