À vingt ans, Pierre avait le meilleur et le pire devant lui. Et surtout
l'impossible à mettre sous ses pieds, l'impensable sur lequel s'appuyer pour
mieux s'élancer vers un nouveau sommet. Tout de difficile à entreprendre et rien
d'ordinaire à espérer.
Repartir, courir, s'envoler et briller jusque dans les plus hautes nues.
Porter sa bosse et croire aux choix du ciel, défendre quand même la beauté qu'il ne possédait pas lui-même, faire de son fardeau une ronce féconde, une ortie
éclatante, une épine perçante. Bénir la malédiction qui permet d'ouvrir d'autres
portes. Écouter ce chant secret de la laideur qui ne réclame nullement la
justice, l'égalité ou la norme, mais qui accepte son sort et assume son tort
d'être né ainsi.
Pierre ne cherchait pas à se rebeller contre la cruauté de sa naissance, au
contraire. Il ne demandait aucune faveur de la part de quiconque et rendait
grâces à la vie pour sa dureté à son égard. Son combat ne consistait pas à fuir
son définitif statut de bossu mais à trouver le bonheur là où celui-ci
l'attendait réellement, et non ailleurs.
Il savait que dans son cas il devait se diriger vers un
horizon éminemment personnel. Et peu importe que ce royaume fût fait d'ombres ou
de flammes, d'astres ou de poussière, d'or ou de charbon, pourvu qu'il eût la
mesure exacte de son âme. Il ne s'efforçait plus bêtement, comme jadis, à tenter
d'effacer sa hideur : il aspirait simplement à être à sa place. Celle du roi nécessairement, puisqu'il y serait heureux.
Un poids l'écrasait cependant : il se réveillait chaque matin avec ces belles idées et souffrait pourtant d'avoir perdu d'Estelle. L'urgence n'était pas le futur mais le présent. Il ne s'égarait pas dans l'illusion, il s'enfonçait dans son chagrin.
Après la soupe, les larmes.
Une fois passé le répit dérisoire avant l'orage, la maigre consolation culinaire, il lui fallait affronter le feu de la déprime, supporter le soleil brûlant de la tristesse, endurer la sécheresse de sa solitude sans joie sous le plafond impassible de sa chambre devenue son enfer.
Heureusement, il arrive souvent que les forces fatales qui s'opposent s'équilibrent avantageusement : depuis les profondeurs de son trou de pauvre rat crevé, cette peine incommensurable lui donnait également des ailes démesurées.
Pierre se retrouvait dans la situation d'un papillon pris en étau entre la pesanteur d'une montagne et l'immensité de l'azur.
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