Arrivé au foyer parental, plutôt que d'aller s'enfermer dans sa chambre ainsi que l'aurait fait n'importe quel amoureux en peine, il décida de donner sa chance à
la soupe à la ciboulette. Pas parce qu'il avait particulièrement faim, non.
Simplement pour ajouter un sel inattendu à son sort, offrir des ailes à
l'insignifiance, laisser la parole aux choses modestes, s'accrocher aux jours qui brillent malgré tout à
travers leurs plus humbles aspects, se replacer à la hauteur du réel. En somme, afin de créer de l'espoir dans un moindre espace tandis qu'il se trouvait au ras du
sol. Comme un rat chassé d'un salon qui, désormais privé de ses festins de luxe, au lieu de
se morfondre et de crever bêtement la tête dans les nues choisirait de
s'engraisser joyeusement de pain noir au fond de la cave, le nez dans des affaires davantage à sa
portée.
Après tant de heurts et de caresses, de sommets et de chutes, de gloires et de
misères, Pierre en était là dans son existence de bossu en quête d'amour, là et pas ailleurs : savourer pleinement un bon
bouillon qui tient au corps. Revenir à des bases solides et rassurantes, le coeur froid, les pieds
sur terre. Loin des douleurs sentimentales, proche des sensations primaires, les pensées vides, l'âme anéantie mais le ventre plein.
Et puis il lui fallait bien reconnaître une évidence que beaucoup de jeunes gens dans son cas auraient eu tendance à oublier en un tel contexte : l'excellence du mets qu'on lui avait été servi à la table de son quotidien. De quoi maintenir son moral au-dessus de ses semelles. Si à la suite de cet échec avec Estelle il ne pouvait follement le remonter à un niveau aussi élevé qu'hier, au moins il ne se noyait pas aujourd'hui avec déraison dans un chagrin stérile. Au contraire il nageait fort avantageusement dans un bol fumant de légumes frais et d'herbes aromatiques aux vertus réconfortantes et régénératrices.
Il ne se situait pas ici dans des abstractions romantiques.
Ce liquide chaud gras et épaissit qui coulait dans sa gorge, ces primeurs finement coupés sous son palais d'esthète, ces épices qui brûlaient délicieusement sa tristesse, ce fumet clair qui repoussait les nuages lourds de son crâne, devenaient les seules réalités de l'instant. Tout cela contribuait à mettre de la lumière dans son crépuscule, du feu dans sa journée glaciale. Estelle n'existait plus pour lui. Il lui restait ce breuvage nourricier entre les mains, cette possibilité de bonheur simple et vrai, cette opportunité de déguster encore la vie.
Quel meilleur remède pour un foutu déshérité de naissance de son espèce que le contenu frémissant d'une soupière de saveurs jardinières ?
Ce nouveau départ, Pierre le dût aux dons de cuisinière de sa mère. Impénétrables voies de la providence !
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