La demoiselle ne rêva guère longtemps.
Ce charme désuet de ma chambre peuplée de spectres rouillés, d'ombres
gisantes et de pensées poussiéreuses lui fit certes de l'effet, mais juste le
temps de s'envoler avec moi jusqu'au niveau des toiles d'araignées du
plafond.
Elle redescendit presque aussitôt après à la hauteur de mon pantalon
raccourci et de mes semelles percées.
Sa première impression passée, plutôt flatteuse, de voyage et de mystère se
dégageant de ma personne, elle voyait à présent en moi une espèce de
chauve-souris aux ailes sinistres, aux vues mesquines et aux calculs sordides.
Loin d'être sotte, elle avait prit conscience de la réelle démesure de mon
avarice. Ce phénomène extraordinaire que j'incarnais semblait dépasser tout ce
qu'elle avait imaginé au début. Cela ne lui déplaisait cependant pas, elle était
simplement interloquée. Je ne représentais nullement un repoussoir à ses yeux,
seulement un nouveau monde à explorer, une vivante curiosité à sonder.
En fait ma folie d'économe radical l'amusait. Non comme une stérile
moquerie mais comme un défi à relever : elle pensait pouvoir m'aider à devenir
moins rapiat à son contact. Elle se figurait que sous son influence elle
réussirait l'exploit de m'ouvrir à la dépense domestique ainsi qu'aux futilités
du siècle. Belle ambition...
Elle appelait cela "m'améliorer", me "faire progresser"... Alors qu'en
réalité je me situais précisément au sommet de mon évolution de radin, du
moins selon mes critères personnels.
Sur ces points précis, elle me connaissait bien mal. Je la laissais espérer
dans le vide et me parler avec conviction des avantages dont je pourrais
bénéficier en me délestant régulièrement de mon argent. Je l'écoutais sagement,
non en vertu de sa raison mais de sa beauté.
Je ne croyais évidement en rien en ses paroles.
Elle m'expliqua longuement que l'allègement de ma bourse me rendrait encore
plus heureux. Sauf que dans mon état de pingre assumé, je nageais déjà dans une
mare d'ivresse. En outre je l'avais trouvée, elle. Elle qui personnifiait mon
second trésor sur Terre, après l'épargne. Par conséquent, mon bonheur n'était-il
pas double ?
Je ne voulais pas la contrarier. Je souhaitais la garder auprès de moi tout
en conservant mes précieuses économies.
Elle était si légère, si jolie, si séduisante...
Cette Violette valait finalement quasiment autant que mon pot rempli de
piécettes !
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