Chaque journée qui se présentait à moi avec son lot de dépenses, qu'elles
fussent nécessaires ou facultatives, constituait à la fois une épreuve et une
joie. Je devais affronter la vie économique avec une armure d'avarice et vaincre
les loups affamés de lucre prompt à me délester de ma bourse, sous mille
prétextes.
J'achetais le strict minimum vital, rien de plus. À part, rarement, de
regrettables folies pour faire plaisir à ma jeune épouse Violette.
La plupart du temps je ne déboursais pas un centime durant une semaine
entière, vivant sur mes réserves, l'eau claire et l'espoir d'épargner davantage.
Je n'avais pas plus faim que d'habitude d'ailleurs, puisque je mangeais mon
pain noir et buvais mon breuvage magique, gratuit et abondant : le contenu
inépuisable de mes verres. Ma table, toujours garnie, ne manquait guère de ma
nourriture favorite : la moins chère.
Certes, il m'arrivait de lorgner avec désir sur des vitrines proposant des
tas de gourmandises. Pour me couper toute envie, il me suffisait de lire les
prix affichés et aussitôt un mouvement de recul me détournait salutairement de
ces tentations.
Je poursuivais mon chemin, frustré mais heureux.
Je me consolais de ces privations en me disant qu'une bonne miche
réglementaire m'attendait chez moi et que ces choses exquises aperçues dans les
boutiques faisaient partie de ces artifices alimentaires dont je pouvais me
passer. Je les mettais sur le compte des futilités de ce monde. N'avais-je pas
de quoi me remplir l'estomac à moindre frais, nom d'un chien ?
Je rentrais dans ma chambre et me calais le ventre avec mon repas habituel.
L'ordinaire me nourrissait tout aussi bien que n'importe quel mets festif.
Je n'appréciais en réalité que le luxe qui ne me coûtait pas un rond. Tout
ce qui venait du ciel, je le prenais avec gratitude : dons divers, trouvailles,
récoltes dans les arbres, dans les poubelles, dans les corbeilles, dans les
fonds de poches oubliés, dans les paniers posés ici et là...
Je passais de l'économie sordide à l'opportunisme éclairé : j'acceptais
l'opulence offerte autant que la sobriété imposée, toutes deux accessibles. Je
me considérais comme un ripailleur impénitent lorsque l'occasion me le
permettait.
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