Retrouvant espoir et courage face à l'adversité, Pierre s'attachait à ne pas perdre le cap de son existence. Il évoluait dans ses champs d'étoiles, les pieds sur les
cailloux, le regard dirigé vers un horizon mystérieux, ivre de ses succès, insensible à ses
échecs.
Parfaitement conscient de la hideur de sa bosse, il n'en demeurait pas
moins confiant en l'avenir. Un jour lors du repas ses parents l'interrogèrent
sur sa situation amoureuse :
— Pierre, fréquentes-tu toujours cette drôle de fille avec son épouvantail
? Tu ne nous dis rien, nous aimerions quand même en savoir un peu plus, si tu
nous le permets. C'est important pour nous aussi, tu sais.
Il leur répondit en restant le plus vague possible, soucieux cependant
d'apporter une touche poétique à son propos :
— Elle a tenu un autre fantôme de paille dans les bras avant de s'envoler.
À l'instant où je parle elle doit certainement rêver dans les nuages, entourée de bleu,
de blanc, de vide et de liberté. Ma soupe à la ciboulette est excellente !
Il passait la plupart de ses journées seul, ayant fort peu d'amis de sa
génération avec qui partager des moments privilégiés. Juste des connaissances
cordiales et distantes avec quelques voisins et deux ou trois anciens camarades
de classe. Il accordait davantage d'importance à la méditation en solitaire au
sein de son univers routinier, à la contemplation des légumes dans le silence du
jardin familial, à l'écoute de son âme éprise de flammes supérieures.
Il aimait se laisser bercer par les heures âpres et belles de sa vie si
singulière, emporter par les spectres vertigineux de sa folle imagination,
engloutir par les flots inquiétants et sublimes des crépuscules... Déconnecté de
son siècle, il clôturait souvent ses escapades de jeune vagabond par de longues
réflexions dans sa chambre. Il se nourrissait de l'ombre de son refuge,
s'abreuvait de ses rêveries sulfureuses, s'amusait des tempêtes du ciel, se
réjouissait des eaux calmes de la terre.
Et se reposait dans les limbes sans fond de ses nuits de gargouille.
Pierre se comportait naturellement avec la hauteur des oiseaux d'envergure.
Tout en majesté et légèreté, comme si un destin céleste l'attendait.
Derrière ses apparences de bossu pitoyable battait un coeur de géant.
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