Après cette expérience culinaire désastreuse, en compensation de sa
déception Violette me demanda de lui offrir un "vrai restaurant".
Sous-entendu, un établissement où l'on déguste une cuisine officielle :
raffinée et joliment présentée. Des mets à savourer, si possible du bout des
lèvres. Et sans faire de taches sur la nappe, s'il vous plaît !
Moi je n'entendais pas nécessairement la chose en termes de plats
"meilleurs" que les miens sur le plan gastronomique, ou simplement plus copieux,
non. Je voyais les faits de manière plus essentielle : le problème se posait
pour moi sous l'angle purement économique.
La véritable question était : combien son caprice allait-il me coûter
?
Avec son souhait impérieux de l'inviter à une table payante, je me
retrouvais du jour au lendemain au coeur de la tourmente, tout en sachant par
ailleurs que je n'aurais de toute façon pas pu y échapper. Alors, me dis-je,
autant affronter ce moment pénible au lieu de repousser stérilement l'échéance.
Violette aurait donc son repas d'opérette à prix d'or, elle en serait
contente et l'on irait de l'avant.
Inutile de tenter de contourner la tempête, même si j'avais prévu maints
stratagèmes afin de l'éviter. Je devais y passer, un point c'est tout. Et le
plus tôt serait encore le mieux. Ensuite, débarrassé de cette onéreuse étape sur
le chemin de la relation amoureuse, je pourrais l'éloigner de ces lieux de
restauration. Elle ne pourrait pas me reprocher de lui avoir refusé ce que
personnellement je considérais comme une folie.
Mon unique espoir au cours de cette épreuve était que, enfin rassasiée et
satisfaite, elle ne repenserait pas à y retourner de sitôt. Quel soulagement
pour moi ! Et ma pire crainte était qu'elle y prenne goût.
Un risque inévitable à prendre. Je n'avais guère le choix. Je savais
pertinemment qu'en partageant mon existence avec une compagne, j'engageais
fatalement et ma personne et, possiblement, ma bourse.
Comment faire autrement ? À ma charge dans un second temps de tout
entreprendre pour limiter les dépenses. La solution judicieuse consistait non
pas à la priver de son plaisir de manger à mes frais (cela aurait été
contre-productif : ses envies frustrées de se restaurer en ville seraient
revenus sans cesse), mais à lui servir ce qu'elle voulait pour, une fois son
ventre plein, vider son esprit de ses mauvaises idées.
Ainsi je pourrais facilement détourner son attention vers d'autres
nourritures, évidemment moins chères. C'est-à-dire, à digestion légère en ce qui
me concerne mes finances.
Bref, je lui fis la promesse de l'emmener chez un restaurateur. Il
s'agissait de crever l'abcès. La grande aventure allait commencer. J'en
tremblais par avance.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire