De l'autre côté du pont, à quelques pas de la rive, s'élève un chêne
multiséculaire. Il constitue, au coeur de cet espace oublié du reste de la
Terre, un point remarquable.
Plus massif et pérenne que le saule pleureur situé à proximité, il semble
établi là depuis toujours, aussi immuable qu'une montagne. J'oublierais presque
ce géant, tant sa présence est ancrée dans le paysage : l'arbre remplit le ciel
et orne le siècle.
Bien avant ma naissance, ce roi imposait déjà sa loi, dominant les lieux de
ses bras gigantesques, étendant son ombre de pyramide sur les fleurs, les hommes
et l'humus. Seule la foudre peut, aujourd'hui encore, se mesurer à ses sommets,
chercher à lui chauffer les sangs, tenter de le hérisser. Sans jamais réussir à
l'ébranler, cependant.
Aucun mortel actuel ne lui survivra. Ses racines se prolongeront jusque
dans un lointain avenir. Ce patriarche à la sève de roseau restera debout
longtemps après l'éparpillement de nos os.
Il sera le grand gagnant parmi les sages qui respirent en silence sur la planète. Ces
colosses de la Création observent le monde s'agiter autour d'eux, indifférents,
tout en laissant leur carcasse monter en direction des nues. Ils trônent dans
leur coin, prenant le temps de contempler l'horizon le jour et de compter les
étoiles la nuit.
Si vaste et si proche de ma demeure, meublant ma solitude sans que je m'en
rende compte, j'ai pris l'habitude de ne plus le voir.
Mais à chaque fois que je
passe sous ses ramures de monarque, il me remet à ma place : au
pied de moi-même.
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