Je le vis venir de loin, le fourbe !
Vêtu de ses habits de soie, il se dirigeait vers ma demeure de pauvre.
Pourquoi me serais-je méfié de ses allures honnêtes et de ses sourires innocents
? Il allait devenir mon agresseur, je ne le savais pas encore. Debout devant ma
porte, je l'attendais avec mes mains calleuses et mon tabouret dur, le coeur
léger, les pensées vagues mais assurément bienveillantes. Je croyais naïvement
que j'allais accueillir chez moi un oiseau de passage avec qui échanger quelques
mots. Ou peut-être rompre le pain avec un loup affamé aux apparences de
seigneur.
Il arriva à ma hauteur et je le saluai. Il me répondit par un coup de poing
sur mon chapeau.
— Méchant bouseux, tu n'es qu'un rat puant qui croupit dans sa tanière ! Tu
fais honte aux gens de mon espèce, propres sur eux. Tu ne mérites que ma foudre
et mes crachats !
Visiblement ce visiteur venu d'ailleurs n'appréciait ni ma face ni mon
asile.
Sa joue pommadée brillait, ses bottes de ville étaient fines et bien
cirées, le parfum l'embaumait. Sûr de son entrée fracassante dans mon univers de
solitude et de simplicité, il me toisait. De la dentelle débordait de ses
manches, de la bave sortait de sa bouche.
Je redonnai sa dignité initiale à mon couvre-chef écrasé et le replaçai sur
ma tête en m'adressant à mon contradicteur :
— À qui ai-je affaire ?
Pour toute réponse, je reçus un jet de salive sur le front. Je n'avais
d'autre choix, pour ma défense, que de faire usage de la grosse artillerie : je
rentrai dans ma maison chercher la soupière fumante de bouillon aux navets pour
la brandir sous le Soleil. Mon adversaire posa un regard incrédule sur le
récipient aux vapeurs aussi alléchantes qu’inquiétantes.
Je lui jetai le contenu au visage.
L'offenseur perdant subitement toute arrogance face à ce surprenant assaut
de soupe aux légumes s'enfuit aussitôt sans demander son reste. Je venais de
sacrifier mon repas du soir mais la cause me paraissait en valoir la peine. Et
puis, quelle importance ? Il me suffirait de remplacer ce plat propulsé dans les
airs par des pommes de terre.
Après avoir chassé ce citadin mal intentionné, tandis que des patates
cuisaient sur le feu, l'âme en paix je souhaitai la bienvenue au crépuscule.
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