Ceux qui savent que je demeure dans ce coin situé en dehors du monde, en
général ont peur à la seule évocation de mon chapeau. La rumeur a fait de moi un
épouvantail. Il est vrai que je me suis enterré loin des fièvres du siècle. Là,
caché dans mon repaire de brumes et de ronces, je n'accorde d'importance qu'aux
ragondins de la rivière. Ce qui reste proche de ma vue me comble de satisfaction
et suffit à remplir mes journées. J'ai assez à faire avec les herbes folles
et les ombres sages qui m'entourent. Nul besoin d'aller courir après des feux
qui brûlent au-delà de mon toit.
Les lueurs de ma cheminée s'imposent si claires, si riches et si chaudes
qu'elles accompagnent mes nuits, mes hivers et ma solitude. Rien ne me manque
ici, tout m'est offert, surtout le meilleur : la beauté des épines, l'éclat du
froid, la paix de l'isolement.
Sous mon ciel d'ermite j'apparais tel un géant au milieu des broussailles. Et devant l'âtre, je deviens une taupe au fond de son trou. Lorsque je regarde se
consumer mes fagots, je me nourris de lumière. Ici mes rêves prennent l'ampleur des choses
simples.
Une fois que tout s'éteint, je me réveille. Ou me couche. Après la flamme, la récompense de la cendre.
Mes joies sont celles des pauvres, des seigneurs et des esthètes. Le crépitement des bûches dans mon foyer est encore plus doux que le chant des oiseaux dans les branches : leurs ailes qui grillent sur la braise enchantent mon coeur d'angelot. Si en bien des occasions je garde une âme d'enfant, cela ne m'empêche pas d'avoir un ventre d'ogre, des appétits de bête et les pieds ancrés sur terre : quand on vit dans une tanière de loup comme la mienne, il faut ouvrir grand la gueule au soleil et sortir les crocs aux bons moments.
Mes repas de manant ressemblent à des menus de roi : je bouffe des astres
crus, avale des tempêtes entières, croque des carcasses d'étoiles. Mon univers
n'est pas un salon peuplé de mondains mais un horizon plein de corbeaux, de
grêle et d'éclairs.
Et c'est pour cela que les sangliers, les pierres et les ténèbres m'aiment
mieux que les hommes.
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