Parfois, au fond de ma retraite, des enclumes me tombent sur ma tête, des gouffres ouvrent leur gueule à deux pas de mon ombre, des guerriers viennent me défier.
Je reçois les coups en pensant que ce sont des plumes. En ce qui concerne les abîmes, ils me procurent le vertige des hauteurs. Quant aux chercheurs de querelles, je ne leur laisse guère le choix des armes. J'avale tous les fardeaux, mange les lourdes pierres, digère les moindres épines et ne recrache que des mots pleins de légèreté.
Au coeur de ma solitude, j'accueille ces orages à bras ouverts. Lorsque le ciel, l'enfer, la brise du printemps ou bien le simple hasard vient déchirer ma porte, j'y vois une occasion de sortir de mon trou afin d'y voir plus clair.
Les grands jours, des chasseurs égarés s'assoient à ma table en déposant à mes pieds leurs carcasses de sangliers. D'autres, chargés de trophées aux faces encore plus effrayantes, boivent avec moi à la santé des femmes.
Les grands jours, le Soleil s'assombrit et les nuages s'éclairent. Et je fracasse le monde d'un seul regard. Je me sais vainqueur au centre de mon univers, loin de la multitude. Oublié de tous, connu seulement des garous, le siècle me toise. Ma réponse, terrible, est le silence des morts.
Qui donc entend ma voix qui monte au-dessus des agitations et vacuités du globe ?
Nul ne croit à mon existence, là dans ma demeure isolée, aussi riche qu'un rat, vêtu d'austérité, alimenté de pauvres feux. Avec mes allures de spectre des bois, d'épouvantail aux couleurs de paille et de cendre, d'homme aux semelles puantes issu des âges révolus, je passe pour un rêve, une cause mineure, une fumée.
En effet, personne n'ose imaginer que je suis réel parce que, les grands jours précisément, contrairement aux mortels qui pèsent tellement sur cette Terre, moi je suis heureux.
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