Manger dans cette prison en tant que détenu, cela équivaut à partager un
bol de brume froide avec son ombre. Ou bien s'installer dans une pièce vide pour
y contempler le spectacle figé des murs mornes. Ou encore s'asseoir au bord d'un
océan de solitude et avaler une eau plate en compagnie du silence.
Le contenu de mon écuelle se résume à une ventrée de grisaille. Un vrai
régime de moribonds ! Un festin pour épouvantails du béton. Des repas sans joie
visiblement conçus pour maintenir les statues de plâtre que sont les prisonniers
dans leur pâleur carcérale. Ces banquets déprimants destinés à entretenir la
monotonie de leurs jours tiennent au corps, cependant. Tout y est certes pauvre
en saveurs mais, sur le plan nutritionnel, parfaitement équilibré.
Les haricots verts fades sont pragmatiquement accompagnés d'un riz tout
aussi insipide. Et lorsque la patate vapeur remplace parfois la banale céréale,
c'est censé être fête dans la cellule ! Seuls les désespérés -et les optimistes-
se réjouissent de ces menus d'authentiques taulards. La variété reste rare et
sans surprise, mais toujours fort appréciée des affamés comme des gastronomes
peu difficiles.
Les autres ingèrent indifféremment ce qui passe dans leur estomac.
Les hôtes du pénitencier ne cherchent pas spécialement à émettre leurs
critiques et appréciations au sujet de l'art culinaire tel qu'il est pratiqué au
sein de l'établissement, mais simplement à ne pas se laisser bêtement mourir de
faim.
Les engeôlés n'ignorent nullement que leur châtiment se prolonge jusqu'aux
règlementations alimentaires : pas de fantaisie dans leurs gamelles, rien que du
basique consistant. Du comestible dénué du fioriture. Ce qu'on sert aux malfrats
sous les verrous n'est guère meilleur que du pain maussade et de la simple
flotte. Quel luxe pour du bétail de potence ! Pouvoir se gaver de la sorte n'est même pas à la portée des plus pauvres en liberté... Qui donc parmi eux oserait se plaindre ?
Chaque écroué a déjà de quoi se remplir le ventre et étancher sa soif à satiété. La preuve que
l'administration peut opérer des miracles à moindres frais... Telle se présente la quotidienne pitance tombant dans le bec du condamné. A digérer tout chaud ou à attendre
que ça refroidisse, peu importe pourvu que cela le nourrisse, ni plus, ni moins.
Ce sort s'applique à tous les criminels assujettis à cette routine
diététique.
La véritable amélioration consisterait à faire aimer cette nourriture de
bagnards à des porcs.
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