Chaque année je m'arrête spécifiquement chez la Garbichon en début février.
Et ce, afin d'y perpétuer dignement la tradition de la chandeleur sous son
auguste toit de chaume. Ca lui fait de la compagnie pour son festin de crêpes,
après la prière. Récemment j'y suis allé. Il faisait un temps glacial, humide,
quasi sépulcral. Ce crépuscule de neige fondue, particulièrement sinistre,
laissait présager une soirée idéale, mes bottes et mon chapeau bien au sec au
pied de sa cheminée.
Je toquai donc à sa porte en fin d'après-midi, trempé, frigorifié et
heureux. Comme à l'accoutumée elle me fit excellent accueil en m'adressant
quelques jurons, ravie de me revoir. Guère plus effrayante que d'habitude, je
lui trouvais cependant un charme exceptionnel ce soir-là. Avec sa face de harpie
et son fichu d'un autre âge noué autour de sa tête de vieille chouette, elle
ressemblait à un spectre grimé en ménagère. Dans la pénombre j'avais même
l'impression d'avoir affaire à une sorcière se préparant pour le sabbat.
Mais heureusement, c'est une bonne chrétienne très pieuse, en réalité. Au
lieu de soupes infernales aux crapauds et d'élixirs maléfiques mijotant sur le
feu, je ne voyais que de belles choses : un saladier dans lequel reposait
sagement un beau liquide soyeux, clair et lisse, ainsi qu'une large poêle
agrémentée d’une louche.
Je sais que ce jour des galettes compte beaucoup aux yeux de la Garbichon.
Chaque fois elle fait brûler des bougies chez elle pour se mettre totalement
dans l'esprit de cette fête sacrée.
La lueur des chandelles allumées pour l'occasion rendait mon hôtesse
spécialement laide, douce et mystérieuse au fond de son antre.
Tout en me réchauffant devant la flambée, j'observais l'oiseau de Lune,
séduit par ce mélange de rugosité vestimentaire, de chaleur humaine et
de rusticité domestique.
L'heure passait au rythme de nos échanges dans les douces fumées de la
cuisson. Pendant qu'elle s'affairait sur sa cuisinière à bois, je me délassais.
Penché vers l'âtre, je commençais à somnoler, le regard plongé dans la flamme et
la cendre. La braise me transportait au paradis ! Telle est la magie se
dégageant de ces lieux.
Enfin nous fîmes honneur à ce repas de froment en l'arrosant
raisonnablement de cidre.
Une surprise m'attendait : la Garbichon avait confectionné, la veille, en
plus du mets traditionnel que nous étions en train de déguster, un pain
d'épices. Un gâteau au miel à la saveur étrange, à la vérité...
— Dites-moi La Garbichon, votre pain d'épice a un goût de viande forte,
comme du gibier faisandé...
— Bah oui c'est normal, je l'ai mis à cuire dans le four avec un hérisson
que j'ai mangé hier. L'odeur de la bête rôtie a été captée par la pâte du pain
d'épice...
Cette femme taillée dans le chêne ne fait vraiment aucune manière ! Son
quotidien a l’envergure des légendes.
Repus de toutes ces ivresses, je quittai mon amie tardivement pour aller
dormir dans quelque grange aux alentours.
Cette nuit-là dans mon lit de foin je rêvai d'un délicieux dessert hérissé
d'épines.