Certains jours de gel ou d'inconfort extrême, j'ai envie d'échanger mes
bottes de bouseux contre des pantoufles de notable. De dormir dans une chambre
feutrée sur un lit doré au lieu de ronfler dans une grange sur une couche de
foin. De m'étendre sous une couverture de soie en posant ma tête sur un oreiller
de rêve et non de placer sur ma couenne fatiguée un sac de lin rêche et
grossier. D'enlacer le soir une bourgeoise à la taille mince et vêtue de
dentelles plutôt que d'être bousculé la nuit par une vache au cul couvert de
bouse.
Oui, j'aimerais sombrer dans la mollesse, le temps de goûter aux fruits
interdits. Je précise que ma morale de rural refuse ces agréments de citadin. Seuls mes sens les réclament.
Ma solitude spartiate constitue un éden d'esthète, un vrai trésor pour
l'esprit supérieur que je suis, un délice pour mon âme d'éveillé, de cela j'en ai conscience. C'est
également une épreuve pour le félin raffiné qui sommeille sous ma peau de
sanglier. La brutalité et la rigueur des éléments me plaisent, certes. Mais pour
en apprécier l'âpre miel, il faut bien que je me délecte d'un peu d'écoeurante
décadence...
Fort heureusement, en guise de chaleur nocturne et de douceur féminine, il
me reste la mère Lalune, une veuve coriace peu encline à la bagatelle, une
chouette avaricieuse pas souriante pour un sou, une femme difficile à séduire,
aussi froide qu'une neige éternelle. Et cependant encore assez jeune et
sacrément bien faite pour contenter mes appétits de cerf des bois à chapeau de
paille !
Elle finit toujours par succomber à mes avances lorsque je viens la voir,
mais demeure une statue de granit durant l'acte. Cette nonne au corps de déesse
est un paradoxe : elle m'enflamme de son regard de glace et m'apaise ensuite de
sa chair céleste.
Au moins avec elle je ne risque pas de m'enliser dans le coton ! Les
saillies sous son toit sont dénuées de tendresse, pleines de rocaille et d'amère
ivresse... Les soupirs qu'elle m'inspire piquent telles des orties. En son hymen
de fer je me repais d'austère sensualité, ce qui finalement me convient mieux
que de mettre un pied dans la moelleuse et flasque tiédeur mondaine...
Elle incarne tout à la fois mon évasion et ma cellule monacale. Grâce à elle je ne me compromets pas dans l'indolence, même dans mes moments de gaudriole. Avec cette hôtesse de choix ainsi qu'avec les quelques vieilles filles des alentours qui parfois me font le triste honneur de leurs draps secs, je me tiens loin des fleurs trop alanguissantes, préférant les chardons qui me fortifient.
Dans l'alcôve de cette ronce superbe, je préserve ainsi la rudesse de mes
moeurs et la dignité de ma condition de vagabond.
Tout se termine généralement par un repas frugal composé de simples patates à
l'eau.
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