Lorsque le ciel en folie se déverse à grands flots sur mon chapeau de clodo
et que mes semelles s'enfoncent dans la boue des champs, je deviens un spectre
hideux à voir, un crapaud trempé de laideur, une silhouette appesantie de glèbe,
une sorte d'animal occulte.
Une chose lourde, sombre et redoutable.
Je ressemble à un primitif des âges révolus, à une légende surgie de
l'obscurité, à une apparition mystérieuse née de la tourmente.
C'est bien pire en réalité : je me résume surtout à une forme essentielle,
brute et franche qui n'appartient définitivement pas à l'humanité actuelle.
Je m'assimile à une vieille souche humaine issue du fond de la terre. Je
suis le fruit des fourrés, l'enfant de la friche et le frère de l'ancestral
sillon. Ma personne entière se confond avec la pesanteur des labours, l'ombre
des profondeurs, les ténèbres de la nue. Mon apparence, ni feinte ni déformée,
reflète fidèlement la bête fabuleuse que je suis. Mon visage, ma barbe et mes
bottes viennent d'un livre de contes.
Sous la pluie j'incarne magistralement le crépuscule, la brume sinistre,
les hauteurs plombées. Je me traîne pareil à un corbeau enlisé dans la bourbe :
effrayant et pourtant encore plein de majesté.
J'avance comme un paquet opaque, flaque après flaque. Mouillé de la tête
aux pieds, les épaules chargées de grisaille, le dos courbé sous la vaste
douche, il n'y a plus que des hallebardes dans mon regard.
Il pleut dur et dru. Et ce bonheur cru me tombe dessus sans me faire
dévier d'un pas. Je marche entre gouffre et nuages, je progresse laborieusement
et ne trébuche point, confiant dans mon chemin, l'âme légère.
Le soir arrive, je ne perçois plus l'horizon. Je suis fatigué à présent. Ma
face ruisselle, l'eau imbibe tous mes vêtements.
Je me dirige vers la seule lumière à ma portée : le foyer de la mère
Garbiche.
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