Parmi les sédentaires que je croise, certains me prêtent des états d'âme
prestigieux. Ils s'imaginent que de grandes épreuves m'ont jeté sur les routes.
Ou bien croient qu'une cause majeure m'a ordonné d'aller répandre avec gravité
des idées olympiennes sur la Terre. Une mission âpre ne m'autorisant qu'une
félicité austère, selon eux. Ou plus sottement se persuadent que ma nature
profonde est un puits de vastes réflexions incompatibles avec une existence
stable...
Enfin peu importe, ils pensent au final que je ne suis qu'une auguste
douleur en quête d'horizons libérateurs, un être tourmenté cherchant des
réponses élevées à ses questions d'ascète.
Quels clichés de blaireaux !
La réalité est plus brutale. Tout ce qu'il me faut pour braire de bonheur,
c'est une saucisse-patate et une botte de foin ! Bien manger et dormir comme un
loir, telles sont mes priorités de bohémien de la boue. Au niveau où je me
situe, je n'ai besoin de rien d'autre. Sous mon chapeau fait de tiges de blés,
nul ne trouvera quoi que ce soit de compliqué. Dans ma tête, aucune sentence de
marbre. Je ne cours pas après des chimères lustrées. Je ne veux que de
l'andouille accompagnée de tubercules, et puis un oreiller d'herbes
séchées.
Un solide repas et une grange pour y faire de beaux rêves de cochon de
vagabond, voila mes aspirations immédiates !
Contrairement à ce que ces bourricots prétendent, je ne suis guère versé
dans la philosophie. Les livres sérieux ne m'intéressent nullement. Les pensées
trop hautes m'ennuient. Loin d'être un esprit abstrait, je suis plutôt une bête
à deux pattes enracinée dans l'humus, les sillons, la glèbe. Ces richesses que
je parcours valent mieux que tous ces pesants ouvrages que je ne lirai jamais. Je me roule dans la friche et
patauge dans les mares. Mes amis les plus proches ne sont pas les sages en toges
blanches de la Grèce antique, mais les sangliers des bois et les ragondins de
l'ombre.
Mon coeur n'a pas de place pour y loger le chagrin et les regrets, il se
contente de toute la légèreté du monde. Un nuage l'habite. La simplicité
l'éclaire.
La souffrance intérieure, c'est bon pour les citadins déconnectés du réel !
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