Entre deux patelins que je visite régulièrement, s'élève un pommier. Poussé
au bord de la route avec la broussaille, nul ne le remarque vraiment parmi la
végétation éparse et anonyme. Ce distributeur gratuit de fruits fait partie de
mon royaume local. Lorsque à la saison des récoltes je passe devant, je ne
manque jamais d'y prélever mon dû.
Mais à l'occasion, il me sert également de juchoir.
Je m'y perche comme un vieux corbeau solitaire en quête de repos, heureux
de trouver là un trône digne de ma condition de vagabond. Plus pragmatiquement
cet arbre constitue surtout un excellent poste d'observation. Installé sur sa
branche principale, je puis de cette hauteur contempler le paysage et examiner
astucieusement ceux qui vont et viennent d'un clocher à l'autre. Telle est l'une
de mes occupations favorites.
Mécaniques et humains composent mon théâtre.
Je relève ainsi les allées et venues, essaie de deviner qui roule à vélo et
qui conduit sa voiture, étudie les habitudes des villageois, note les présences
opportunes et les visiteurs inopinés. Rien n'échappe à mon oeil espiègle. Les
moindres coeurs qui battent dans la campagne valent que j'en fasse un roman dans
ma tête. Gibier, chiens, épouvantails, vaches et bigotes y compris. J'espionne à ma
guise ce petit monde intime et vivant, m'amusant à faire la distinction entre
notables et gens simples.
Là, assis sur mon gradin de bois dur, je suis au spectacle !
Depuis mon humble sommet, les
scènes de la vie rurale m'apparaissent réellement proches et authentiques. Je
vois de bien drôles d'oiseaux traverser l'horizon : des ânes d'exception et des
bipèdes ordinaires, de belles hirondelles et des loups antiques, des silhouettes
sombres et des personnalités en vogue... Toute une population secrète et
pittoresque se déploie à l'abri des regards de la ville. Certains jours je n'ai
que cela à faire et je le fais donc avec toute la légèreté possible. Evidemment
je m'affiche aux yeux de tous en agissant de la sorte à trois mètres du sol.
Mais que voulez-vous ? N'ayant à cacher ni mes bottes de gueux ni mon chapeau de
hibou, autant les montrer !
En descendant de mon mirador au crépuscule, je poursuis mon chemin vers tel
hameau, telle ferme ou telle masure et m'en vais aller raconter les merveilles
ce que j'ai vues au long de ma journée à la première chouette qui voudra bien
les entendre !
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