Les nuages incarnent mon plus cher horizon de vagabond. Je ne m'ennuie
jamais en si blanches compagnies.
Leur légèreté, leur éclat, leurs sommets se situent exactement à la hauteur
de mon chapeau, de ma barbe, de mes bottes.
Ils sont à ma mesure, à mon image, à portée de mes vues de romanichel des
chemins. Tout comme moi, ils volent hauts dans le ciel, détachés des lourdeurs
terrestres, libres et fous, gonflés de pure poésie.
Ils reflètent les visages étranges, innombrables et toujours renouvelés des
hommes de la Terre, des bêtes de légendes ou des anges d'ailleurs. Tantôt ils
prennent la forme de la tête du curé du village, tantôt celle du postérieur de
la femme du notaire. L'autre fois j'ai même aperçu la mère Garbiche récolter des
fagots, là-bas dans les nues !
Enflammée de neiges, glacée de beautés et illuminée de brumes, cette vaste
écume me raconte de fabuleuses histoires, tandis que je suis étendu au bord des
fossés ou au coeur des fourrés. Je rêve ainsi longuement sous l'azur peuplé de
tant de signes... Je lis directement les caricatures qui apparaissent sur la
feuille de papier céleste. Et lorsque ces figures se montrent plus vagues, je
les interprète avec subtilité.
L'immensité ouvre ses portes au-dessus de moi et ses messages s'affichent
sans fin. Ils défilent avec majesté, passant du coq à l'âne au gré du vent qui
les poussent. Les pages de mon livre se tournent toutes seules et le roman du
jour s'écrit sur fond bleu, au fil de la météo.
Ces instants sont glorieux. Je me trouve allongé sur le sol et en même
temps projeté dans l'éther. Mon esprit se conforme aux fantômes qui s'animent
dans les sphères supérieures du monde : je deviens un être ailé qui leur
ressemble.
Je voyage, moi aussi, dans l'infini des airs.
Alors que ma pauvre carcasse vêtue de haillons est couchée dans l'herbe et
que mon sac rempli de quelques cadavres de lapins pris au collet gît à mes
côtés, oubliant ces bagatelles je n'ai d'yeux que pour les cumulus.
Mon âme allégée vogue dans l'océan aérien.
Je suis l'égal d'un demi-dieu.
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