Une singularité me distingue de mes semblables : je suis un fou de
cheminées. Je veux parler des cols en pierre qui surmontent les toits. Ces
architectures ancestrales incarnent les légendes rurales. Les plus belles
d'entre elles, c'est-à- dire les plus vieilles, les plus massives, m'attirent
avec flamme. Je les trouve aussi chaleureuses qu'augustes, précisément pour la
raison qu'elles sont antiques, ancrées dans le siècle des chandelles,
directement sorties d'un monde révolu. Je les perçois comme de véritables mythes
champêtres.
La fumée qui s'en échappe m'enchante. Cet esprit blanchâtre qui apparaît
tantôt sous forme de tourbillons désordonnés, tantôt en ligne droite, élève mes
pensées et me fait regarder plus haut que tout le reste.
En hiver ces tunnels verticaux crachant leur suie en l'air m'apportent un
réconfort visuel et mental : ils se dressent tels des rêves de feu dans l'azur
glacé. En été je les compare plus volontiers à des vigies de vaisseaux
statiques, des sortes de sommets séculaires depuis lesquels des guetteurs
fabuleux -vagues spectres ou hôtes à plumes - scruteraient secrètement
l'horizon...
Bref, en toutes saisons ces têtes de foyers jouent un rôle essentiel
au-dessus de la campagne, au moins à mes yeux.
Précisons que seules les demeures anciennes dotées de ces puits célestes
m'agréent. J'aime à m'imaginer monter sur une de ces maisons et m'asseoir à côté
de leur pipe géante, recevant un peu de leur chaleur et beaucoup de leur
rustique poésie. Je me figure ainsi trôner près d'une de ces tours fumantes,
installé sur un tas de paille en guise de nid, imitant les chanceux volatiles,
heureux de me retrouver à la hauteur de mes fantaisies...
Ces petits châteaux longilignes prolongeant l'âtre désignent le ciel avec
majesté. Ils constituent également les refuges privilégiés des oiseaux de
passages et les points culminants préférés des visiteurs de la nuit. Les hiboux
les adoptent affectueusement et les chats de gouttières y font leur étroit
terrain de jeu.
En ce qui me concerne ils symbolisent mes perchoirs ultimes, mes lits
idéaux et mes altitudes suprêmes.
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