Lors de mes incessants voyages locaux, je croise plus souvent la gent
meuglante que mes semblables bipèdes. J'éprouve pour ces porteuses de cornes une
folle considération. Leurs mamelles nourricières, leur mufle paisible, leurs
regards placides et doux m'inspirent de nobles sentiments. Ces larges
demoiselles paissent sous l'azur et dorment sous les étoiles, sans autres
histoires dans leur existence que les jours qui passent.
L'herbe est leur vie et le temps leur bonheur.
Du matin au soir elles me voient aller et venir, et la nuit elles rêvent
encore de gazon frais ou de graminées sauvages... Avec mon chapeau de feu, mes
légèretés de paille, mon bâton comme une flamme, mes bottes d'un autre monde et
mes allures de grand guignol champêtre, elles me reconnaissent de loin.
Et m'aiment elles aussi, je crois.
Je suis un drôle d'épouvantail et ces bovidés sont de braves bêtes. Je leur
parle dans le langage des fleurs, des pissenlits et des gerbes d'or. Elles me
répondent dans leur langue bovine : en me faisant entendre leurs bonnes grosses
bouses qui s'écrasent au sol dans des bruits flasques et sonores. Ou à travers
le ruissellement mélodieux de leurs vastes jets d'urine fumante. Ou les deux à
la fois. Enfin, l'essentiel est que je sois content de converser avec ces amples
anges ruminants.
La passivité constitue leur occupation principale. Pourtant ces belles
créatures focalisent toutes mes attentions d'aventurier des champs. Lourdes et
lentes, ces sages laitières animent avec bonhomie le bord des routes où je
chemine. Elles ponctuent mes pas ainsi que mes heures de leur présence massive
et de leurs meuglements idylliques.
Les vaches représentent à mes yeux des poèmes sur pattes.
Et quand vient le crépuscule, accompagné tantôt des tristesses de
l'horizon, tantôt des éclats du ciel, la clameur mélancolique du bétail dans les
près résonne en moi tel un cor pastoral, une sorte de vivant écho de la
Création, une forme de chant cosmique à portée de mon âme de vagabond.
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