Eux sur leur mobylette, moi sur mon cheval à pédales, nous prenions des
routes différentes. Ils roulaient joyeusement bourse déliée vers la dépense. Je
m'envolais sans un sou en direction d'un destin d'austérité.
Ils consommaient de l'essence rien que pour se déplacer, pendant que
j'avalais des kilomètres sans les payer. J'allais moins vite et moins loin
qu'eux, pour autant aucune de mes poches ne se vidait. Ils invitaient des filles
sur leurs machines motorisées, tandis que je concevais des plans d'épargne sur
mon vélo rouillé.
Bref, ils brûlaient leur vie alors que j'économisais la mienne.
Ils allégeaient leur portefeuille sous le moindre prétexte, j'alourdissais
le mien en permanence. Tous mes camarades étaient habillés comme des princes. Je
me contentais de ce que m'offraient leurs poubelles. Oui, je profitais de leurs
détritus pour éviter d'enrichir inutilement les marchands d'habits rutilants.
Le neuf c'est cher, le troué c'est gratos !
Je me vêtais donc aussi élégamment qu'un gruyère. Je lançais ma propre
mode, que j'appelais "tout mité, jamais imité". Ou encore "fringué sans un
franc".
Les rieurs ne me touchaient nullement. L'essentiel pour moi consistait à
garder mon argent bien au sec au fond de mon cœur inviolable. Le reste demeurait
secondaire : ma fierté d'avare avant tout !
J'avais l'air d'un vieux clochard sur ma bicyclette en ruine, d'un pisseux
sénile avec mes pantalons trop grands et mes chemises rapiécées, d'un rat crevé
avec ma mentalité d'hôte des égouts.
Cela m'importait fort peu.
Ma réelle souffrance se situait à des années-lumière de ces détails. Mon
âme saignait cruellement à l'occasion d'un seul événement : lorsque je ne
pouvais faire autrement que de lâcher du lest.
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